Prospective : la simplexité, ce n’est pas si compliqué

La Tribune est partenaire de la Société française de prospective qui organise ce lundi 20 février le Printemps de la prospective. L’occasion de faire point sur la simplexité, thème central du colloque. Et de comprendre l’intérêt de la prospective pour l’État, les collectivité, les entreprises et, bien sûr, pour l’homme.

Fulgurant, radical et planétaire… le compte-à-rebours du plus grand changement dans l’histoire de l’humanité est déclenché. « Cette grande transition est à la fois technologique, sociétale, économique, énergétique, politique, climatique et culturelle, décrypte Fabienne Goux-Baudiment, présidente de la Société française de prospective, créée en 2013, qui nous exhorte à anticiper ce que nous réserve l’avenir. Cette transition naît de la confrontation violente entre un monde ancien qui résiste au changement (politique, éducation, management, etc.). Et un monde nouveau qui est fondé sur une véritable révolution techno-scientifique, des modes de coopération entre les hommes et les machines ainsi que sur le développement d’une économie à la fois plus créative et collaborative. »

Affronter un avenir incertain.

Comme tout changement, toute disruption, rien ne se fait sans douleur. En effet, cette  »transition fulgurante » se caractérise par une volatilité, une incertitude, une complexité et une ambiguïté croissantes. Difficile, dans ces conditions, de lire l’avenir ! D’où certaines questions fondamentales : comment trouver des solutions acceptables à des problèmes de plus en plus plus complexes ? Comment nos entreprises, nos sociétés, nos économies, nos politiques publiques pourront-elles traverser ce tsunami sans encombre, en toute fluidité ? Comment, à l’instar de l’iPhone ou du moteur de recherche de Google, combiner la simplicité d’utilisation d’un produit ou d’un service à la complexité de ses processus de fabrication, son fonctionnement ou ses systèmes ? Toutes ces questions, et bien d’autres encore, sont reliées entre elles et alimentent les réflexions que nourrissent les prospectivistes français. Face à un avenir incertain – et parfois effrayant -, ils dégainent une arme redoutable : la « simplexité », thème central de la 3ème édition du Printemps de la prospective qui aura lieu ce vendredi 20 mars à Paris.

 »Regarder ensemble » et  »apprendre à se souvenir ».

Mais de quoi parle-t-on ? Certainement pas de simplisme ! La notion de simplexité est apparue avec Alain Berthoz, ingénieur et neurophysiologiste : « La biologie, la physiologie et les neurosciences ont établi l’existence de processus élégants, rapides, efficaces pour l’interaction du vivant avec le monde. Ces processus ne sont pas simples mais élaborent des solutions, des comportements rapides, fiables qui tiennent compte de l’expérience passée et qui anticipent sur les conséquences futures de l’action. » Pour le prospectiviste François Rousseau : « Par extension, cette notion désigne l’art de rendre simple, lisible et compréhensible, des choses complexes. Et de trouver les moyens d’agir dessus. » Une chose est sûre : les bagages théoriques et méthodologiques de la simplexité s’annoncent comme un précieux levier de changement dans un monde en transition.

Selon les prospectivistes Christine Afriat, Alexis du Fontenioux et Eric Hauet (Atelier : La simplexité peut-elle aider les entreprises à gérer la complexité et l’incertitude ?), la simplexité peut se décliner dans l’entreprise à condition d’apprendre à regarder ensemble (l’individu, le collectif et la structure) en distinguant les moyens et les finalités, en dépassant les antagonismes et les différents niveaux d’interprétation. Il s’agit aussi de conserver la mémoire de l’organisation, nourrie par l’expérience, à l’image des organismes vivants. Au-delà de l’entreprise apprenante, l’enjeu consiste à apprendre à se souvenir en capitalisant pleinement sur les rétroactions. La mémoire ainsi entretenue facilitera la recherche continue d’une autonomie et d’une régulation dans un système complexe – ce que font les organismes vivants. Pour compléter cette approche, Philippe Cahen, le prospectiviste d’entreprise – et chroniqueur à La Tribune -, recourt, de son côté, à une méthode qui a les vertus de la simplexité : celle des scénarios dynamiques. « Nous nous ouvrons surtout à des futurs impossibles car la prospective qu’on attend est certainement la moins probable. Par exemple, le prix très bas du pétrole, la crise ukrainienne, le développement du Drive dans la grande distribution… tout cela n’a pas été prévu, pointe-t-il. Il est souvent utile de penser une chose et son contraire. »

Vision US vs vision française.

Tous ces courants de pensée, de méthodologies ne sont pas nés d’hier. Il faut dire que, de tous temps, États, régions, entreprises et individus ont cherché à anticiper. Mais l’approche formelle de la prospective a démarré en 1944, constatant que le nucléaire allait fondamentalement bouleverser la géopolitique, les États-Unis ont senti le besoin de méthodes anticipatoires pour « penser l’impensable ». Après avoir travaillé sur la bombe à hydrogène, Herman Kahn, physicien américain, a ainsi phosphoré en tant que géopolitologue et théoricien de la dissuasion nucléaire durant la Guerre froide à la Rand Corporation sur financements du Pentagone. Considéré comme l’un des pères de la prospective, aux côtés de Jay Forrester, Theodore Gordon et Olaf Helmer, il recourt à l’analyse par scénarios et applique la théorie des systèmes ainsi que la théorie des jeux à l’économie et à la stratégie.

La France est le second pays au monde à avoir inventé la prospective dans les années 1950-1960 grâce, entre autres, au philosophe français Gaston Berger. Ex-chef d’entreprise, ancien résistant, ce haut fonctionnaire de l’État forge d’ailleurs le mot  »prospective » et propose de « voir loin, large et profond ». Cependant, « la prospective américaine tient surtout de la prévision, du Forecasting. Elle n’envisage qu’un seul avenir, très lié aux technologies, aux opportunités et aux menaces qu’elles portent », analyse Fabienne Goux-Baudiment qui a également présidé la World Futures Studies Federation (WFSF). « Tandis que, dès le départ avec Gaston Berger, la prospective française se veut centrée sur l’humain, le social, l’environnement, le développement durable », souligne le prospectiviste Alexandre Rojey.

Sur le plancher des vaches.

Aujourd’hui, la prospective trouve dans la simplexité une sorte de boîte à outils. Notamment sur le terrain des collectivités territoriales : « Dans le contexte d’interdépendance de la mondialisation, la prospective devient plus participative car les décisions ne peuvent se réduire à un nombre restreint de personnes, insiste le prospectiviste Vincent Pacini qui a réfléchi, entre autres, à l’avenir des Hautes-Pyrénées. Il commence par créer une marque fédératrice, Hapi 2030, par définir quatre angles de vue d’analyse (les représentations des acteurs, l’analyse des flux de richesses, celle des stocks et le développement durable) et par déterminer trois thèmes pour les ateliers de discussion entre les acteurs locaux (l’économie productive, l’économie présentielle et l’économie résidentielle). « Ces trois leviers doivent être équilibrés. Cela permet de faire émerger un langage commun entre les acteurs ainsi que, en l’occurrence, les 4 enjeux clé pour l’avenir et 12 chantiers concrets. » Bref, si l’on parle le même langage, la simplexité, ce n’est pas si compliqué.

Erick Haehnsen © TCA / innov24