Présentéisme

[Paru le 05/02/2019 dans La Tribune] Qu’il s’agisse de rallonger ses journées pour bien se faire voir ou de simuler la surcharge de travail, le présentéisme traduit un dysfonctionnement de l’entreprise. Armes fatales : le dialogue et le plaisir au travail.

Une famille délaissée, causée par le présentéisme
au travail.
© Antoine Silevestri

Chaque matin, Hermine arrive au bureau avant son patron. Chaque soir, elle en repart après lui. Histoire d’être sûre de bien se faire voir. Dans un rite presque sacrificiel, elle met sa famille entre parenthèse. La boule au ventre, elle redoute la précarité comme la peste. Elle cherche à se maintenir dans son job. Voire à être promue. Bref, Hermine donne dans le présentéisme. Un soir, épuisée, sous pression de sa famille qu’elle délaisse, elle s’endort au volant… Elle ne s’en sort pas trop mal : une clavicule cassée.

9 Français sur 10 viennent travailler même malades

Hermine n’est pas seule à être sur-présente. Apprenti en gestion de projets en alternance pour son master 2, Arnaud subit la pression de ses collègues : « Ici, on ne compte pas ses heures. » Pour s’intégrer dans l’équipe, il fait passer l’entreprise avant sa vie privée, seul moyen pour montrer qu’on peut compter sur lui. Même malade. Arnaud rejoint ainsi le bataillon 93,5 % de Français qui, selon une enquête de l’Institut OnePoll pour Seton parue en janvier dernier, se rendent au travail alors ils sont souffrants. Et ce au risque de voir leur état de santé empirer pour plus d’un sondé sur deux. Parmi les raisons invoquées : les responsabilités pour 25%, la solidarité envers les collègues (19%), la crainte de perdre une journée de salaire ou de mettre leur emploi en péril (17%), ou encore le sentiment de culpabilité (13%).

Précarité virtuelle intégrée

« Cette forme de présentéisme traduit une grande « précarité virtuelle intégrée » : le collaborateur peut ne pas être, pour sa part, en situation de précarité mais il la redoute car il la constate chez d’autres personnes de son entourage. Du coup, il l’intègre », explique Jean-Claude Delgènes, président fondateur du groupe Technologia, spécialisé dans la transformation managériale des entreprises.

Ni encadré, ni mesuré, ni comptabilisé

Dans le cas des Français qui viennent travailler en état grippal ou en début d’épuisement, les ennuis peuvent voler en escadrille : « Cela démarre par une personne qui craque dans son service. Ses collègues sont obligés de prendre sa charge de travail sur leurs épaules. Comme tout le monde travaille en flux tendu, cela aboutit à une crise sociale, décrit Jehanne Essa, préventrice, membre du réseau Santé et Qualité de vie au travail de Nouvelle-Aquitaine. Cette situation dégradée va persister. Un jour, c’est l’ensemble de la chaîne de valeur qui va s’effondrer tandis que la direction générale n’en aura rien vu venir. » Autre forme de présentéisme : « Faire mine de travailler, d’être occupé, d’être toujours au taquet… sans réellement accomplir les tâches escomptées, décortique Christophe Labattut, consultant indépendant, expert management et en santé au travail. C’ette forme de démotivation est une pure perte de productivité. A l’inverse de l’absentéisme qui se voit, le présentéisme est insidieux : il n’est ni encadré, ni mesuré, ni comptabilisé. »

Être acteur de son bien-être

Bien sûr, le présentéisme n’est pas une fatalité. A titre individuel, chacun peut être acteur de son bien-être en apprenant à hiérarchiser ses priorités : tout n’est pas urgent. « Il est essentiel de prendre du recul et oser remonter les problèmes organisationnels au manager ou la direction en veillant à proposer des solutions, conseille Jehanne Essa. Ensuite, le directeur (ou le manager) doit montrer qu’il prend soin de sa propre santé, de sa forme, de son équilibre vie pro-vie perso. Cette culture deviendra collective en se répercutant en cascade vers les managers et les salariés qui se sentiront alors autorisés à en faire de même. » A un niveau collectif, l’entreprise peut aussi créer des espaces de sport ou organiser des activités volontaires d’échauffement physiques le matin. Il serait judicieux que les hauts cadres y participent également.

Autre aspect important : « Prendre le temps nécessaire pour discuter de la qualité du travail et de la répartition des charges. Souvent, les solutions proviennent des personnes intéressées, estime Jean-Claude Delgènes. De cette manière, il est plus facile de mesurer l’écart entre le travail prescrit et le travail accompli. » Alors vous êtes encore présent ?

Erick Haehnsen