Parkings sécurisés : un besoin grandissant mais une offre insuffisante

[Paru le 06/07/2018 dans L’Officiel des Transporteurs] A peine douze parkings sécurisés offrent sur le territoire français 1 626 places aux conducteurs de transport routier de marchandises. Une offre bien insuffisante, selon les transporteurs, qui trop souvent doivent se garer de façon anarchique sur les bretelles d’autoroute, les aires de péage ou les bandes d’arrêt d’urgence. Mais le coût et les modalités de construction de ces parkings sont trop lourds pour les développer à hauteur de la demande.

Selon l’IRU, « le risque élevé d’incidents de sécurité nuit à l’industrie du transport routier de marchandises en Europe, ce qui entraîne des pertes ou des dommages aux marchandises, des incertitudes de livraison et, surtout, de graves problèmes de sécurité pour les camionneurs ».
© IRU

En 2016, la France était le pays d’Europe le plus touché par le vol de fret, avec 2 703 actes recensés, selon l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI). Cependant, les chiffres ont baissé en moyenne de 6% en 2017, avec une forte baisse de vols avec violence et de vols en entrepôts. En majorité, les vols de marchandises surviennent lorsque les camionneurs s’arrêtent dans des zones non sécurisées. Au Royaume-Uni, en 2017, 89% des attaques de camions ont eu lieu dans des zones de stationnement non sécurisées, de même en Allemagne (78%), aux Pays-Bas (55,7%) et en France (45,4%), selon l’IRU, l’organisation mondiale du transport routier. Pour se prémunir des vols de chargement, certaines pratiques s’imposent. « 9 fois sur 10, les semi-remorques ne sont pas sécurisées, explique Patrice Bouvet, expert en assurance transport. Mieux vaut cadenasser les portes arrière et surtout, éviter de stationner n’importe où. Pendant les coupures, les chauffeurs devraient privilégier des parkings fréquentés. Les parkings sécurisés sont une alternative nécessaire. »

Les parkings sécurisés spécialement dédiés aux poids lourds sont entièrement clos et disposent de barrières à l’entrée et à la sortie. En France, le premier est né en 2004 à l’initiative d’ASF (Autoroutes du Sud de la France) afin que les chauffeurs puissent dormir en toute sécurité, sans crainte pour leur marchandise. Vidéosurveillance 24h/24, clôture, éclairage renforcé, maîtres-chien, gardiennage, alarme anti-intrusion, les moyens mis en œuvre diffèrent d’un parking à l’autre. De même que les tarifs (en 2,40 euros et 5 euros HT de l’heure et entre 21 euros et 36 euros HT les 12h) et les services proposés : restauration, boutiques, sanitaires, douches, espace de détente, station-service, station de lavage, machine à laver, etc.

4 000 aires de stationnement en Europe

Sur son site internet ainsi que sur son application mobile Transpark, l’IRU liste les parkings sécurisés en Europe. Il existe ainsi environ 4 000 aires de stationnement en Europe sur les autoroutes, dont 5% sont sûres et sécurisées. Elles sont classées à l’effigie de « Label » qui établit un système d’étiquetage avec des étoiles et des serrures, selon leur niveau de confort et de sécurité. « Une étude en cours, recueillant les témoignages de 200 conducteurs de camions et de 40 transporteurs, a révélé que 92% d’entre eux ont l’impression qu’il n’y a pas assez de zones sécurisées de stationnement pour camions en Europe, dévoile Iraklis Stamos, responsable de l’nnovation et de la recherche, en charge du projet européen « Safe and Secure parking » pour l’IRU. La Commission européenne (CE) souhaite répondre aux préoccupations croissantes en matière de sécurité et de sûreté des aires de stationnement des camions en harmonisant les normes et les objectifs en matière de qualité, de capacité et de nombre de zones de stationnement. L’une des principales exigences de la CE est la mise en place de zones de repos sécurisées et adaptées tous les 100 km environ et la disponibilité de sources d’énergie propres. La Commission a entrepris plusieurs initiatives visant à soutenir et à faciliter les efforts de coordination entre les États membres pour fournir un nombre suffisant de zones de stationnement afin de stimuler la croissance du secteur des transports. »

Iraklis Stamos, responsable de l’nnovation et de la recherche, en charge du projet européen « Safe and Secure parking » pour l’IRU.
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En termes de disponibilité géographique, les pays d’Europe de l’ouest et du nord sont en comparaison des pays de l’est et du sud mieux équipés en parkings sécurisés, même si les conducteurs manquent d’infrastructures dans toute l’Europe. Selon Esporg, l’organisation européenne du stationnement sécurisé, certains pays sont un peu plus avancés tels que ceux du Benelux, la France qui en compte 12, l’Espagne et le Royaume-Uni. « Le risque élevé d’incidents de sécurité nuit à l’industrie du transport routier de marchandises en Europe, ajoute Iraklis Stamos. L’Union européenne a signalé que les pertes annuelles dues au vol de marchandises dépassaient 8 milliards d’euros. »

 

 

 

 

 

Des places sécurisées trop rares et trop chères

Les parkings sécurisés ou gardiennés sont très souvent préconisés, voire imposés, dans les clauses additionnelles des contrats d’assurance ou dans les contrats et cahiers des charges établis avec les clients des transporteurs. « Même si elle n’est pas obligatoire, nous conseillons fortement l’utilisation de parkings sécurisés et, pour encourager cette pratique, nous participons aux frais de nos assurés qui les utilisent », confirme Eric Tichet, responsable de la branche Transports pour Axa Entreprises. Le niveau de garantie ne sera pas le même si l’entreprise n’utilise pas des parking sécurisé. Car le montant de garantie des contrats d’assurance est dégressif et tient compte du degré d’exposition au vol des camions mais aussi de la nature, plus ou moins sensible au vol, du chargement. « A titre d’exemple, ajoute Eric Tichet, une marchandise ayant fait l’objet de mesures de prévention (parking sécurisé, dispositifs anti-vol, bâches armées, dispositif de localisation, etc.), disposera d’une garantie à 100% de sa valeur. A contrario une marchandise sensible au vol sans mesure de prévention et exposée dans des zones à risque aura une garantie moins importante en valeur. »

Côté transporteurs, la demande est forte mais les contraintes aussi. « Nous demandons à nos conducteurs de stationner sur ces parkings. Un vol impacterait de facto notre image et notre activité. Cela pourrait être qualifié en faute inexcusable. Ce qui générerait en matière d’indemnisation du préjudice les mêmes effets que le vol, témoigne Guillaume Socias, responsable litiges pour le groupe Portmann, basé à Sausheim (67), qui compte 750 collaborateurs et qui affiche un CA de 140 millions d’euros en 2017. Mais, dans la réalité, nous sommes confrontés aux limites de ces dispositifs. Les parkings sécurisés payants sont très rares et si la première heure est généralement gratuite, le coût du stationnement reste élevé et bien souvent ne peut être répercuté à notre client. Quant aux parkings gardiennés gratuits mis à la disposition des transporteurs, ils manquent cruellement de place. » La société Alis dispose ainsi sur l’A28 deux aires de stationnement gratuits et gardiennés la nuit (22h00-4h30, 5 jours sur 7). Pas de barrières à l’entrée mais un maître-chien qui veille à la sécurité.

Une démocratisation nécessaire pour le développement de ces parkings

Vinci Autoroutes dispose de 450 places de parking sécurisées, réparties sur cinq emplacements à Lyon, Montélimar, Lunel et Biarritz, construites entre 2008 et 2013. « Même si nous avons fait beaucoup de progrès en dix ans, la problématique du stationnement reste essentielle. Le déficit de places persiste, évoque Patrick Jourdan, directeur marketing de Vinci Autoroutes. Entre 10 % et 15 % des chargements des poids lourds sont considérés à risque. Or nous sommes loin de proposer le même taux de places sécurisés. A l’occasion des renouvellements des prestataires, nous avons réussi à agrandir les parkings de nos aires de service. Mais ce système doit encore se démocratiser au niveau de la profession. »

Avant de construire de nouveaux parkings sécurisés, Vinci regarde les emplacements existants se remplir. Le taux de remplissage est estimé entre 50 % et 70%. « Nous attendons un meilleur taux, affirme Patrick Jourdan. Les transporteurs doivent apprendre à intégrer ce dispositif dans la planification de leurs temps de pause. » En revanche, la réflexion porte sur l’amélioration des services proposés sur les parkings sécurisés. Sur l’aire de Montélimar, Vinci a ainsi aménagé un boulodrome. Ailleurs, l’entreprise a testé des panneaux de baskets… avec moins de succès ! « En 2018, nous lançons une consultation pour identifier les services attendus par les chauffeurs en matière de confort, souligne Patrick Jourdan. Nous savons que nous pouvons faire des progrès dans le domaine du sanitaire et nous imaginons par exemple un endroit où les usagers pourraient faire leur cuisine. » A Valenciennes, ce sont 8 à 10 installations de sport qui sont sur le point d’être installés sur le parking sécurisé Truck Etape, du groupe Vinci, construit en 2007 et qui dispose de 249 places. « Nous entamons les travaux dans quelques semaines pour augmenter la capacité à 300 places », précise Philippe Morvillers, le directeur du site qui dispose déjà d’une aire de lavage, d’une station essence, d’un restaurant, du wi-fi, d’un espace télévision et d’un grand écran. « Nous affichons complet tout le temps, le besoin est évident. »

Une contrainte financière, foncière et administrative

Mais les gestionnaires font face à des contraintes pour répondre à cette demande. Sanef dispose d’un parking sécurisé de 172 places sur l’aire de service de Vémars ouest à 30 km de Paris, lui aussi très régulièrement plein. Il n’est pas si simple de construire d’autres structures. « La construction d’un parking sécurisé suppose de trouver un terrain,. Difficile dans des lieux où la demande de stationnement est forte, indique Nicolas Pénicaud, responsable du développement des aires. Financièrement, la construction d’un parking sécurisé coûte plusieurs millions d’euros, entre l’achat du terrain, la création des chaussées et les équipements de sécurisation. Sans compter qu’il faut intégrer le temps nécessaire aux procédures réglementaires et environnementales. Évidement, nous ne créons pas de places sécurisées et payantes en remplacement des places gratuites. Actuellement, nous réfléchissons activement à des réagencements qui permettront d’agrandir d’ici l’année prochaine le parking sécurisé de Vémars ouest. Afin de répondre à une demande que l’on voit grandissante, nous travaillons également à la création d’autres parkings sécurisés, notamment en début de l’axe A13. »

Des applications mobiles pour optimiser les tournées

RoadConnect de Michelin permet aux chauffeurs de planifier leurs trajets de manière optimisée.
© Michelin

Pour favoriser l’utilisation par les chauffeurs de ce type de parkings, des applications mobiles voient le jour. Outre celle de l’IRU, le groupe PTV, basé en Allemagne, qui compte un effectif de 800 personnes et affiche un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros en 2017, a mis au point en 2015 Truck Parking Europe, disponible sur Android et iOS. Celle-ci permet de géolocaliser, réserver et noter les parkings sécurisés en Europe mais aussi des emplacements que les chauffeurs jugent sûrs. « Les marges des transporteurs sont tellement faibles que les camions ne doivent pas faire des kilomètres inutiles pour trouver un emplacement pour la coupure », explique Marc Dalbard, responsable du développement stratégique de PTV. Cette application s’est voulue communautaire et enrichie par les chauffeurs. A son lancement, 10 000 emplacements étaient recensés. Aujourd’hui, ce sont 30 000 lieux qui sont listés et depuis sa mise en ligne, Truck Parking Europe a été téléchargée 900 000 fois. « Ces données peuvent également être intégrées dans les logiciels PTV d’optimisation de tournées ou de calcul d’itinéraires. Nous avons également contacté des sites logistiques, eux aussi sécurisés, qui disposent de surfaces de parking importantes mais qui ne sont pas occupés en dehors de heures de trafic (la nuit). L’idée, c’est de les mettre à la disposition des chauffeurs au travers de notre système de réservation. » PTV est aussi en lien avec la société d’autoroutes Atlandes (entre Bordeaux et la frontière espagnole), pour faire apparaître en temps réel le taux d’occupation des parkings dans l’application.

 

 

 

Xavier Gosselin est chef du projet RoadConnect chez Michelin.
© Michelin

Michelin a également sorti en février RoadConnect, son application disponible en 11 langues sur iOS, Android qui dispose des mêmes fonctionnalités après avoir été co-construites avec des conducteurs. « Le conducteur entre son profil et le gabarit de son camion ainsi que le type de chargement . Puis, l’application calcule tous les points d’arrêt sur un corridor de 5 km autour de l’itinéraire idéal, explique Xavier Gosselin chef du projet RoadConnect chez Michelin. L’application est en partie collaborative et pensée comme un réseau social. En effet, l’utilisateur peut entrer ses propres critères pour trouver un emplacement et partager sa position avec ses amis ou collègues. L’idée est de réinsérer ce lien social qui existait autrefois avec le système Cibi. » Michelin compte déjà 9 000 téléchargements mais affiche l’objectif d’atteindre 150 000 chauffeurs d’ici la fin de l’année.

 Caroline Albenois