Michelin lâche du lest sur le secret

[Paru le 07/06/2018, dans Les Echos] Pragmatique, la direction de la propriété intellectuelle du groupe dépose des brevets sur ce qui voit et garde secret ce qui ne se voit pas. Avec notamment la recherche collaborative, la frontière se déplace du secret vers le brevet.

Le pneu pour camion embarque la technologie auto-régénérante Regenion brevetée par Michelin.© Michelin

Avec sa technologie Regenion, Michelin commercialise depuis 2013 des pneus de camion qui réduisent la consommation de 1 l/100 km. Qui plus est, ils « s’auto-régénèrent » sans perdre de leurs propriétés de drainage et d’adhérence à la route. En clair, trois bandes de roulage, qui embarquent les sculptures, se superposent. La première bande une fois usée, la seconde affleure et prend son service jusqu’à être, à son tour, remplacée par la troisième bande. Ce qui triple la durée de roulage des pneus. Bien sûr, des brevets ont été délivrés pour Regenium, notamment par de l’Office européen des brevets (OEB). Ce qui lui vaut à Michelin d’être nominé dans la catégorie « Industrie » pour le Prix de l’inventeur européen 2018 de l’OEB.

« Dans nos programme de recherche collaborative, notre stratégie consiste à utiliser les brevets comme régulateurs des droits respectifs des différents partenaires qui interviennent dans nos programmes de recherche collaborative, explique Jacques Bauvir, chef du service Propriété intellectuelle du groupe Michelin. Par exemple, nous avons un accord-cadre avec le CNRS en France qui nous facilite l’accès à la coopération avec des universités. Il s’agit donc de déposer des brevets qui respectent les droits respectifs de chaque partie de sorte à instaurer de véritables partenariats. » Une stratégie qui a conduit le groupe à breveter de plus en plus d’innovations. « De 120 brevets au tournant des années 2000, nous arrivons aujourd’hui à 400 brevets délivrés par an, comptabilise Jacques Bauvir. Lorsque nous faisons de la recherche partenariale, nous déposons d’abord des brevets de base, en suite, lorsque la coopération donne ses fruits, nous déposons des brevets supplémentaires au fil de l’eau. »

Cette démarche tranche quelque peu avec la réputation du groupe qui mise sur une stratégie de protection de la propriété intellectuelle basée sur le secret. Mais les choses évoluent d’une part avec l’influence de la rétro-ingénierie et de l’intensification des coopérations internationales de recherche et d’autre part avec le développement activités commerciales dans quasi totalité des pays dans le monde. « Le secret continue de faire partie de notre stratégie mais la frontière entre secret et brevet se déplace vers de plus en plus vers le second. Nous sommes pragmatiques : nous brevetons les innovations qui se voient et gardons secret ce qui ne se voit pas tant que c’est possible, reprend le chef de la PI de Michelin qui apprécie la perspective de la transcription en droit français de la directive européenne prévue pour le 9 juin prochain. Elle fera progresser l’harmonisation du paysage législatif en Europe. Une évolution comparable se met également en place aux Etats-Unis au niveau fédéral. » Autre disposition appréciée : « En cas de conflit, les affaires pourront être traitées devant des tribunaux à huis clos. Chaque partie va pouvoir mieux se défendre. C’est un réel progrès. »

A côté des 12 000 brevets dans le monde protégeant 3 400 inventions, les 59 personnes de la DPI de Michelin, qui s’appuient sur un réseau mondial de cabinets d’avocats et conseils en PI, gèrent 4 900 dessins et modèles ainsi que 17 600 marques. isouligne Jacques Bauvir. De fait, le portefeuille de marques de Michelin est évalué par Brand Finance à 7,930 milliards de dollars. La DPI de Michelin s’appuie sur un réseau de 200 cabinets d’avocats et de conseil en PI pour détecter au plus tôt les éventuels contentieux. « Nos marques sont parfois reprises sur des vêtements ou des accessoires qui veulent s’inscrire dans le sillage de Michelin, soulève Jacques Bauvir.i

Erick Haehnsen