Lutter contre l’obsolescence, une responsabilité environnementale et un levier de performance économique

Lutter contre l’obsolescence, une responsabilité environnementale et un levier de performance économique
[Paru le 19/02/2018 dans L’Officiel Des Transporteurs] Smartphones, tablettes, informatique embarquée, ordinateurs, GPS… les entreprises de transport détiennent des équipements high-tech dont les durées de vie sont courtes. Plutôt que de jeter ces équipements, mieux vaut les optimiser. Ce qui nécessite peu d’efforts mais limite les coûts.

« Tous les deux ou trois ans, nous renouvelons un tiers de notre parc informatique », révèle Christophe Hellard, chef de parc pour les Transports Taglang, société basée à Obernai (67). L’entreprise dispose d’une dizaine de smartphones, des ordinateurs de bord dans les camions ainsi qu’une vingtaine de postes de bureaux. « Jeter et changer ce type de matériel plutôt que le réparer ou le réemployer représente pour nous un gain de temps », ajoute-t-il.

Frédéric Bordage est le fondateur du blog Green IT et consultant dans les domaines du numérique responsable.

Chez les transporteurs routiers, la lutte contre l’obsolescence du matériel informatique ne constitue pas encore toujours une problématique prégnante. Or prolonger la durée de vie de ces équipements peut se révéler être un atout économique. « Acheter un appareil un peu plus cher mais qui dure plus longtemps reviendra au final moins cher à l’entreprise », explique Frédéric Bordage, fondateur du blog Green IT et consultant dans les domaines du numérique responsable. La loi Hamon de 2014, qui fixe à deux ans la durée légale de garantie, entraînant ainsi fabricants et consommateurs vers des produits qui durent plus longtemps, doit être complétée par un encadrement de l’obsolescence logicielle. Car la plupart du temps, les professionnels ne remplacent pas les équipements informatiques parce qu’ils sont cassés mais parce qu’ils « rament », à cause des mises-à-jour logicielles. « Il faudrait imposer une durée de vie légale du monde logiciel, poursuit Frédéric Bordage. En attendant, mieux vaut ne pas céder à la tentation de la nouveauté. Avant de migrer vers une nouvelle version, il faut s’interroger : est-ce vraiment nécessaire ? »

Réemployer le matériel pour l’optimiser

« Le plus simple est de ne pas perturber le cycle habituel de 4 à 6 ans pour une unité centrale par exemple mais de privilégier le réemploi, conseille Frédéric Bordage. Pourquoi ne pas inclure dans les appels d’offres du fournisseur une clause imposant un taux de réemploi de 35%. On peut également faire appel à des « brockers » qui rachètent entre 15 et 50 euros le poste informatique pour le reconditionner et le remettre sur le marché. » Le marché du smartphone de seconde main est le plus développé. Nombreux sont les sites, tels que Backmarket, qui proposent des produits reconditionnés à moindre coût : entre 170 et 300 euros l’iPhone 6.

Eddy Filippi, responsable gestion et finances pour les Transports Rollin.
© Transports Rollin

Revendre son matériel informatique obsolète représente un moyen d’amortir les investissements, souvent assez lourds. « En 2017, nous avons engagé environ 7 000 euros en matériel et en logiciels pour nous prémunir des rançongiciels », indique Eddy Filippi, responsable gestion et finances pour les Transports Rollin, basés à Guérins (01) (CA : 5,5 millions euros), qui emploie 47 salariés et dispose d’une centaine de cartes grises. L’entreprise fait appel à Netkom, un gestionnaire de parcs informatiques pour la maintenance. Sans cet accompagnement externe, l’entreprise n’aurait pas forcément intérêt à lutter contre l’obsolescence de ses appareils : « Un ventilateur en panne coûterait environ 150 euros à faire réparer quand l’ordinateur ne vaut que 400 euros », poursuit Eddy Filippi. Ces contrats de maintenance, qui démarrent à environ 140 euros mensuels, permettent ainsi de faire des économies et allonger la durée de vie des appareils.

« Notre rôle consiste aussi à trouver des solutions pour faire évoluer le matériel, renchérit Frédéric Soubité, dirigeant de Netkom, basé à Anse (69) (CA : 400 000 euros). Nous ajoutons de la mémoire vive, changeons les disques durs pour en mettre des plus rapides et éviter ainsi de changer l’unité centrale. De sorte que des machines conçues pour Windows 7 puissent encore tourner avec Windows 10 par exemple. » Netkom conseille aussi ses clients pour réutiliser leur matériel : « Un ancien serveur peut être recyclé et utilisé en tant que poste utilisateur. »

Philippe Prémat est le dirigeant de l’entreprise Transports Prémat.
© Transports Prémat

Même démarche chez les Transports Prémat, une entreprise basée à Le Plessis-Paté (91) (CA : 60 millions d’euros HT), qui emploie 500 salariés. Le parc informatique, 100 ordinateurs, 100 smartphones et 400 ordinateurs de bord, est géré en interne. « L’avantage, c’est que notre logiciel de gestion est plutôt stable et ne sréclame pas d’incessantes mises à jour, explique Philippe Prémat le dirigeant. Mais lorsque les ordinateurs deviennent obsolètes, nous les déclassons à des postes où une moindre performance ne pose pas de problème, comme au service maintenance. L’idée est d’utiliser la quintessence du matériel. » L’informatique embarquée est elle aussi concernée puisque le fournisseur, Eliot, récupère les unités centrales pour les reconditionner. « Tous les six ou sept ans, nous achetons des camions neufs et nous y intégrons des systèmes informatiques embarqués neufs eux aussi », indique Philippe Prémat. Sa société fait également appel à un prestataire qui recycle les périphériques mobiles pour pièces détachées.

Des produits modulaires et réparables

Nicolas Bilbocque vient de créer Phone Remaker, une entreprise de réparation de matériel informatique qui intervient dans les locaux des entreprises, ou par voie postale.
© Phone Remaker

Pour limiter les remplacements de matériel, Nicolas Bilbocque a créé en octobre dernier Phone Remaker. Dans la région de Cholet (49), il se déplace sur le lieu de l’entreprise pour réparer les smartphones à moindre coût et en temps record. Sur n’importe quel modèle, il est capable de remplacer la batterie pour un prix allant de 40 à 80 euros, réparer les soudures d’une tablette ou changer boutons et micros. « Je n’ai pas de local à rentabiliser alors les prix sont moins élevés : 60 euros pour le remplacement d’une caméra, 79 euros pour un écran d’iPhone 6, précise-t-il. Et pour les chefs d’entreprise, c’est un sacré gain de temps. » Nicolas Bilbocque compte élargir son cœur de métier à destination des professionnels : « Je ne maîtrise pas encore les réparations d’équipements de navigation mais je compte bientôt suivre une formation. »

Le smartphone conçu par l’entreprise sociale néerlandaise Fairphone est entièrement démontable. On peut remplacer chacun de ses composants
©Fairphone

Car la modularité est un élément clé de l’allongement de la durée de vie des produits informatiques. En la matière, le néerlandais Fairphone fait figure de fer de lance. La deuxième version de son smartphone équitable coûte 525 euros et mise sur sa longévité : la marque évoque une durée indicative de cinq ans, quand les professionnels s’accordent à dire que les iPhone sont utilisables trois ans, grand maximum. Le secret ? Son architecture modulaire offre aux utilisateurs davantage de contrôle sur leur téléphone, en leur permettant de l’ouvrir facilement et d’en réparer les pièces, grâce aux tutoriels que la marque propose. Celle-ci offre également son code source aux propriétaires de ses smartphones et aux développeurs.

: Frédéric Soubité est le dirigeant de Netkom, basé à Anse (69), créée en 1999.
© Netkom

La modularité logicielle serait également une solution pour lutter contre les mises à jour qui alourdissent les ordinateurs. Ainsi le système d’exploitation (OS) libre Linux se différencie-t-il de ses concurrents, Mac OS ou Microsoft Windows, qui affranchit ses utilisateurs de tout éditeur. Utiliser ce logiciel, c’est donc allonger la durée de vie de son matériel informatique, en sortant de l’obsolescence programmée par les grandes firmes. Linux permet notamment de prendre en charge les périphériques anciens, comme les imprimantes, qui ne sont plus supportés par les versions récentes de Windows, de consommer moins de mémoire RAM, grâce à des environnements graphiques plus légers mais aussi moins d’espace sur le disque dur (environ 10 Go, contre 20 à 25 Go pour Windows 7). Linux est également moins sensible aux virus. Problème : les softwares qui s’adressent aux professionnels du transport routier requièrent un environnement Windows. « Les logiciels métier et les logiciels de gestion sous Linux sont très rares, confirme Frédéric Soubité de Netkom. Cependant, Windows reste l’OS le mieux connu et le plus accessible. »

Caroline Albenois