Biafeu, un granulat d’avance

[Paru le 03/05/17 dans Le Bâtiment Artisanal]. Le Biafeu doit une partie de son succès aux nouvelles normes de sécurité qui imposent de mieux isoler les conduits de cheminées tubées. Résultat, depuis 2011, Francis Bergé, l’inventeur de ces billes en verre expansé, surfe sur la croissance. Par Guillaume Pierre

Francis Bergé est l’inventeur du Biafeu, un isolant thermique innovant breveté. © Agence TCA

La chaîne montagneuse des Pyrénées pointe à l’horizon tandis que le véhicule de Francis Bergé arpente tranquillement la route sinueuse qui mène à Villasavary, une commune de l’Aude (11), située en région Occitanie, où l’attend son client. L’artisan est à la tête d’une affaire florissante : la fabrication et la commercialisation du Biafeu, un isolant thermique qui prend la forme d’une multitude de granulats ronds, en verre expansé. Incompressibles (classé M0), imputrécibles, incombustibles, hygrophobes et inodores, ces « billes » de couleur blanche se vident depuis le toit, sac après sac, à l’intérieur d’une cheminée, entre le conduit maçonné et le tube en métal d’un poêle. Lequel, installé en contrebas, fait office d’âtre. Une fois en place le Biafeu a pour effet de réduire drastiquement la température externe du conduit, éloignant le risque d’incendie et de brûlures.

Mieux, la solution divise par 4 la distance réglementaire au feu entre ce même conduit et un

Le tube de raccordement d’un poêle doit impéra-tivement être isolé. ©Agence TCA

éventuel équipement présent à proximité, ramenant l’écart de 16 cm à 4 cm. Par ailleurs le tirage du poêle s’en trouve amélioré, ce qui génère des économies d’énergie tout en diminuant le besoin de nettoyage. Ce procédé d’isolation, Francis Bergé l’a inventé et fait breveté en 1990. Longtemps, son utilisation est restée confidentielle, l’habitude ayant été prise par les installateurs de se contenter d’une lame d’air afin de réaliser l’isolation. Mais c’était sans compter le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) qui, en 2011, accouche d’une nouvelle réglementation (EN12391-1 et EN15287-1 du DTU 24.1). Subitement, Francis Bergé a vu ses ventes doubler. Puis tripler.

Aux normes avant la norme

Il faut songer à effectuer un vibrage manuel après le versement de chaque sac. © Agence TCA

« Au départ, j’écoulais 600 litres de billes de Biafeu par an. Désormais, c’est un sac de 100 l qui est vendu toutes les 40 minutes par l’un de mes 650 revendeurs », se félicite l’inventeur en garant son véhicule dans la propriété de son client. Les mathématiques ne mentent pas. Et les chiffres, d’ailleurs, l’ont toujours passionné. « C’est de famille », souligne Francis Bergé en esquissant un sourire. Satisfait, il brandit un tableau qui illustre la résistance thermique du Biafeu (c’est-à-dire son pouvoir isolant, exprimée en mètres carrés-kelvins par watt (m2K/W)). De quoi effrayer un novice mais pas lui qui passe de valeur en valeur avec l’aisance de l’habitué. La fameuse résistance se calcule en fonction du diamètre du tube de raccordement d’un poêle et des dimensions intérieures de la cheminée. Or, quelle que soit la taille de la cheminée, et même lorsque le tube prend la moitié de la place à l’intérieur, les billes Biafeu se révèlent à chaque fois capables d’atteindre la résistance thermique réglementaire (T450). Le secret de Francis Bergé : un granulat en deux tailles de (8 mm et 16 mm de diamètre) qui assure une circulation optimale de l’air dans la couche d’isolant. Cerise sur le gâteau, le procédé est validé de longue date par le CSTB. A ce titre; il bénéficie d’un avis technique (14/12-1824). « Dès le départ je me suis rapproché de l’organisme de certification et j’ai mis mon produit à l’épreuve des experts », reprend l’inventeur qui, de fait, s’est retrouvé aux normes… bien avant la norme. De quoi intéresser jusqu’aux organismes de formation, à l’instar de Qualibois, avec lequel Francis Bergé se déclare en contact régulier.

Résistance thermique

Solidement accroché, Francis Bergé escalade maintenant l’échelle qui mène au toit de son client. Il est suivi de près par l’un de ses employés, Jason. Sur leurs épaules reposent des sacs de Biafeu de 15 kg chacun. Au rez-de-chaussée, un poêle préalablement installé voit son tube de raccordement s’insérer dans le boisseau de la cheminée qui débouche devant eux. Au plus bas, le conduit est obturé par une plaque de ventilation en acier de 20 cm2, dotée de trous d’aération répartis de manière concentrique autour du tube traversant. À l’intérieur, c’est ce que l’expert nomme « le vide annulaire », autrement dit l’espace entre le tube et le boisseau. « Les conduits maçonnés et tubés sans aucune isolation n’ont généralement pas une bonne résistance thermique. Alors, pour normaliser le conduit de fumé et augmenter sa résistance thermique, on va remplir le vide annulaire avec du Biafeu », détaille l’artisan inventeur.

Dans un nuage de poussière, 200 litres de granulats sont versés dans le conduit de cheminée. © Agence TCA

Jason s’empare du premier sac. Dans un nuage de poussière, 200 litres de granulats sont aussitôt transvidés par l’extrémité supérieure de la cheminée. « Une difficulté consiste à s’assurer que le Biafeu se retrouve uniformément réparti autour du tube, qui doit resté centré par rapport aux bords du conduit », reprend Francis Bergé qui surveille attentivement l’opération et prodigue ses conseils à Jason. Après chaque sac, le jeune employé tapote le Biafeu d’un geste de la main afin d’égaliser la répartition des billes. Reste à réaliser une petite chape de mortier au sommet du boisseau dans le but d’y poser une grille de ventilation haute pour refermer l’installation, avant de recouvrir l’ouvrage d’un chapeau pare-pluie. Dernière étape, la fixation d’une plaque signalétique à la base de la cheminée indiquant, entre autres données techniques, la date de l’installation et la valeur de la résistance thermique théoriquement atteinte.

Un chiffre d’affaires stable

La petite matinée froide se sera révélée suffisante pour réaliser l’opération dans son intégralité. Francis Bergé reprend la route afin de rejoindre son quartier général, situé dans la zone industrielle de Flassian, à deux pas de la commune de Limoux, célèbre pour sa fameuse blanquette. Sur le parking attenant sont temporairement stockés de longues rangées de sacs de Biafeu prêt-à-l’emploi. Déposés quelques jours auparavant par un transporteur spécialisé qui, chaque mois, fait la liaison avec l’usine de fabrication du granulat, ces sacs seront bientôt déplacés à quelques kilomètres de là, dans la zone industrielle de Cépi où le chef d’entreprise, via une holding à son nom, est propriétaire d’un entrepôt de stockage dédié. Un pari financier, alors que les 3 années précédentes ont connu une baisse significative de la vente de poêles. Notamment à cause d’une succession de trois hivers assez doux. Mais Francis Bergé estime que la tempête est passé et que son chiffre d’affaires (700 000 euros en 2016) s’est désormais stabilisé. « Je n’attends pas autre chose de cette affaire. Qu’elle me fasse vivre tout en créant un peu d’emploi », confie l’inventeur qui a repoussé plusieurs tentatives de rachat par le passé. Cette modestie dans ses prétentions, c’est sa noblesse. À lui qui, il y a des années, inventait le procédé Biafeu non pour s’enrichir mais pour répondre au souhait d’un client mécontent des maigres solutions techniques existantes à l’époque.

Guillaume Pierre

Soutenir un champion occitan de l’innovation

Le président de l’instance représentative de l’Aude manifeste un intérêt prononcé pour le Biafeu qu’il souhaite voir se répandre dans toute la région Occitanie.

 

Jean-Marc Wagner, président de la Capeb de l’Aude (11) .
© Capeb

Président de l’instance représentative des artisans du bâtiment de l’Aude (11), Jean-Marc Wagner ne tarit pas d’éloges lorsqu’il évoque le père du Biafeu. « Francis Bergé a porté et développé son idée, avant de la commercialiser, sans jamais rien lâcher. C’est un tenace! », s’exclame le maçon rempli d’enthousiasme qui connaît l’inventeur, en tant qu’adhérent, depuis plus de trente ans. « En 2011, lorsque la réglementation concernant les poêles à bois a changé et qu’il devenait obligatoire d’ajouter un isolant entre le tube et la maçonnerie, Francis Bergé nous a immédiatement informé qu’il avait une solution ». Des granulats en verre expansé, de sa conception, conformes aux nouvelles normes et bénéficiant d’un avis technique du CSTB.

Meilleure solution du marché

La solution était viable et il y avait des stocks disponibles. « Alors on a joué notre rôle et fait circuler l’information dans les réunions techniques et les centres de formation, explique Jean-Marc Wagner. En particulier chez les artisans plombiers qui sont, chez nous, friands d’innovation. » Par la suite le produit s’est généralisé alors même que le Biafeu est plus cher que d’autres solutions existantes sur le marché. Notamment parce qu’il offre deux avantages. D’une part il se dilate moins que d’autres matériaux, comme les billes de roche expansée, ce qui améliore sa durabilité. D’autre part il est aisé à mettre en œuvre, à l’inverse par exemple des chaussettes de laine de roche complexes à installer le long du tube de raccordement des poêles.

Vers un développement régional

« Notre organisation continuera donc d’accompagner Francis Bergé, ainsi que tous les autres artisans inventeurs, afin de valoriser l’innovation dans nos métiers », promet Jean-Marc Wagner. Prochaine étape : faire connaître Biafeu à la région Occitanie, sachant que le bureau de l’instance représentative doit encore fusionner ceux des deux anciennes régions Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées.