Le téléphérique urbain prend son envol.

Ce mode de transport n’est plus l’apanage des stations de ski. Partout dans le monde, les projets se multiplient. La France ne sera pas en reste avec un premier téléphérique aérien mis en service en 2016 à Brest.

La ligne Mi Telefirico en Bolivie repose sur 77 pylônes qui relient 11 stations.
© D.R.

De New York à Rio de Janeiro en passant par Medellin (Colombie) ou Caracas (Venezuela), la liste des villes équipées de téléphériques urbains ne cesse de s’allonger avec une cinquantaine de déploiements dans le monde. L’exemple le plus spectaculaire nous vient de Bolivie. Ce pays a inauguré l’an dernier le plus haut et le plus long réseau de téléphérique au monde. Reliant les villes de La Paz et d’El Alto, le parcours s’étend sur près de 11 km à plus de 3.000 mètres d’altitude. Baptisée Mi Teleférico, cette ligne repose sur 77 pylônes qui relient 11 stations. Ces dernières sont desservies par 443 télécabines qui cheminent à la vitesse de 5 mètres par seconde avec une vue imprenable sur la Cordillère des Andes. D’une capacité de 10 places, ces cabines sont reliées par un système radio au sol. Pas moins de 42 000 personnes l’utilisent quotidiennement. « Le téléphérique urbain étant intégré au réseau de transport en commun, le même ticket peut servir à prendre aussi le bus », explique Bernard Teiller, président de la filiale française du groupe Doppelmayr qui a remporté en 2012 ce contrat de plus de 200 millions de dollars.

1,3 milliard de dollars.

L’entreprise d’origine autrichienne a été créée en 1892 et compte 14 400 références principalement dans le tourisme, à l’instar de ses deux grands rivaux : l’Italien Seeber (propriétaire de Poma et de Leitner) et le Suisse BMF-Barthelot. Tous trois se positionnent sur un marché mondial du transport par câble estimé à 1,3 milliard de dollars. Doppelmayr en est le leader avec un chiffre d’affaires sur 2013-2014 de 858 millions d’euros, en hausse de 8% par rapport au précédent exercice. « Chaque année, nous consacrons entre 3 et 4% à la R&D », poursuit le représentant français du groupe. Convaincu du potentiel du téléphérique urbain, ce dernier vient de présenter une cabine équipée d’un système de vidéosurveillance, d’une borne d’appel d’urgence et d’écrans d’information. De quoi intéresser les nouveaux candidats aux téléphériques urbains.

Un premier téléphérique urbain pour la France.

Le téléphérique de Brest reliera le quartier de Siam à celui des Capucins
en enjambant la rivière Penfeld
© Halet Villette Architectes

En dépit de quelques installations emblématiques réalisées notamment à Londres, Coblence (Allemagne) ou Barcelone, l’Europe devrait rattraper prochainement son retard. En France où réside un vrai savoir-faire, la machine à projets semble enfin lancée. « On y dénombre une vingtaine de projets dont le plus abouti se situe à Brest », rapporte Philippe Péllissier, directeur général de Seirel Automatismes
(filiale de Gérard Perrier Industrie),
un équipementier électrique français spécialisé dans les téléphériques.

Plusieurs raisons expliquent l’intérêt des élus pour ce type de transport.

D’abord, il émet peu de CO2 grâce à ses moteurs électriques. Ensuite, il fait montre d’une certaine performance en termes de coût et de délais de réalisation. Surtout, il permet de s’affranchir d’obstacles géographiques ou d’infrastructures routières et ferroviaires afin de relier des quartiers, des banlieues ou des villes enclavées. Autre avantage, son accidentologie très faible. « En France, sur 650 millions de passages sur les installations à câble, on ne dénombre qu’une trentaine de blessés graves », souligne Gaëtan Rioult, chef de la division des transports à câbles au ministère des Transports.

En dépit de ces nombreux atouts, le téléphérique urbain s’est longtemps heurté à un obstacle juridique majeur. Le survol des habitations n’étant pas prévu dans la réglementation, cela rendait compliqué le lancement des projets. Cet obstacle est en passe d’être levée avec la prochaine loi sur la transition énergétique qui autorisera, par ordonnance, la création de servitudes en ville. « Les exploitants pourront dès lors intervenir dans les zones survolées par les télécabines », résume Gaëtan Rioult qui constate en France un vrai savoir faire industriel. « Les innovations portent notamment sur le pilotage et la motorisation du téléphérique ainsi que sur l’optimisation de la maintenance, de manière à assurer une haute qualité de service », poursuit Gaëtan Rioult.

De quoi conforter la métropole de Brest qui fait figure de proue avec son projet de téléphérique urbain. Ce dernier reliera à l’été 2016 le quartier de Siam à celui des Capucins en enjambant les deux rives de la rivière Penfeld. Trois à quatre minutes suffiront. Le coût de ce projet s’élève à moins de 19 millions d’euros. « 1,5 million d’euros a déjà été financé dans le cadre de la phase préparatoire », précise Alain Masson, vice-président de Brest Métropole. Pour financer le coût du projet, la communauté urbaine table notamment sur les 2,56 millions d’euros provenant de l’appel à projets du gouvernement  »Transports collectifs et mobilité durable » dont les résultats ont été annoncés fin décembre. A cette subvention s’ajouteront les 10 millions d’euros d’économies dégagées sur le tramway. « <span »>Le reste proviendra du conseil général, de la région et de l’Europe.

Taille de stations réduite.

Ce téléphérique transportera 1 200 voyageurs maximum par heure. « Cette ligne va s’intégrer dans l’offre de transport en commun existante. Ce qui nécessite de respecter des normes spécifiques tant au niveau de la sécurité d’exploitation qu’en terme d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite et les vélos par exemple», souligne Frédéric Godin, directeur commercial Grands Projets de Bouygues Travaux Publics qui s’est associé à BMF-Bartholet pour la conception et réalisation du projet. Créé en 1962, le groupe compte environ 330 salariés (chiffre d’affaire non communiqué). « Avec le projet brestois, nous allons gagner en visibilité », se réjouit Nicolas Chapuis, directeur général de BMF Remontées Mécaniques, filiale française du groupe. Pour remporter l’appel d’offres, son bureau d’études d’une quarantaine de personnes – dont une dizaine dédiée à la recherche et au développement – a imaginé une solution qui consiste à croiser les deux télécabines sur un plan vertical. « Cette configuration contribue à réduire la taille des stations, à simplifier le flux des passagers et à assurer la disponibilité du téléphérique qui pourra fonctionner avec une seule télécabine durant les opérations de maintenance », souligne Nicolas Chapuis.

Studio Porsche Design.

Ce dernier perçoit une attente forte du côté des pays émergents mais aussi de l’Europe. « Les projets bruissent en Suisse, France, Italie et Allemagne », poursuit Nicolas Chapuis. De quoi conforter la stratégie du groupe qui a absorbé en 2014 Gangloff Cabins, un constructeur de cabines. Une initiative qui suit l’exemple donné par Doppelmayr avec CWA et par le groupe Seeber (propriétaire de Poma) avec Sigma. Pour se distinguer de ses concurrents, BMF Batholet travaille depuis ces dernières années avec le studio Porsche Design. L’objectif étant de limiter notamment l’empreinte visuelle des gares, cabines et pylônes afin de mieux s’intégrer dans le paysage urbain. D’autres initiatives de téléphériques urbains sont en préparation. Notamment dans le Val-de-Marne où une ligne ferroviaire et une route nationale séparent la ville de Créteil de celles de Limeil-Brévannes, Valenton et Villeneuve-Saint-Georges. Les travaux du Téléval pourraient s’engager fin 2016-début 2017 pour une mise en service courant 2019. Cette opération estimée à 72 millions d’euros devrait embarquer 13.000 voyageurs par jour.

Pile à combustible.

La Télécabine de Poma intègre une pile à combustible pour chauffer
ou rafraîchir l’air des cabines.
© Poma

 

Le projet suscite bien-sûr l’intérêt des constructeurs de téléphériques. A commencer par Poma qui recense 8 000 références dans le monde. « En 2014, sur la trentaine de projets recensés, 20% concernaient des opérations menées en milieu urbain contre 10% en 2013 », indique Christian Bouvier, le vice-président et directeur commercial du groupe dont le siège est en Isère. Créé en 1936, il recense 900 salariés dont plus d’un tiers est mobilisé dans son centre de recherche. « En octobre dernier, nous avons présenté une nouvelle cabine, baptisée H2, qui embarque, sous le plancher, une pile à combustible à hydrogène pesant 90 kg. Il s’agit d’une première mondiale », s’exclame le vice-président. Cette innovation réalisée en partenariat avec le groupe Air Liquide permet de réchauffer l’air de la cabine circulant dans des pays froids ou de tempérer l’air ambiant dans les contrées chaudes. Mieux encore, pour préserver l’intimité des riverains, la cabine est équipée de vitrages qui s’opacifient lorsque la télécabine se situe à proximité des logements, sans pour autant altérer la lumière du jour. « Nous n’innovons pas seulement sur les composants mais aussi sur les processus », fait savoir Christian Bouvier, « En livrant une télécabine destinée à un site classé situé près de Chamonix, nous avons démontré l’an dernier notre capacité à réduire de manière drastique (d’un facteur 2 à 3) le temps de réalisation et de mise en service d’un téléphérique aérien, tout en répondant aux contraintes les plus sévères. »

© Eliane Kan / TCA-innov24

Une Task force pour faire décoller le téléphérique urbain.

Eiffage, le géant français du BTP, a initié un appel à projet pour adapter les systèmes
de transport par câble aux contraintes des villes et lever les obstacles techniques
et sociologiques.

Pour se développer de manière massive, les téléphériques urbains devront surmonter des barrières d’ordre technique et sociologique. Eiffage, le géant du BTP, s’y attelle avec son partenaire, le constructeur Poma. Tous deux avaient auparavant mené des recherches sur l’intégration de transports par câble dans la ville de Grenoble à l’horizon 2030. Leur nouveau projet de R&D baptisé « I2TC » pour Interconnexions Transports en Commun & Technologies Câbles, a été lancé en octobre dernier et s’inscrit dans le cadre du 17ème Fond unifié interministériel (FUI). « L’objectif est d’adapter les systèmes de transport par câble aux contraintes et aux besoins de la ville notamment en termes de débit de voyageurs et de virages hors stations, sachant que jusqu’à présent les téléphériques ne parcourent que des lignes droites», résume Nicolas Moronval, chef de projet I2TC chez Eiffage. Par ailleurs, nous allons créer des outils d’analyse qui aideront les élus et les techniciens à comparer les coûts et les impacts environnementaux du transport par câble par rapport à d’autres modes de transport. ». Autre point important, l’aspect sociologique. L’idée étant de favoriser l’adhésion des populations. Autant de thèmes sur lesquels vont aussi phosphorer l’Ecole Centrale de Lyon, ENSTA ParisTech, et l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

© Eliane Kan / TCA-innov24

450 millions d’euros. Lancé par l’État, le 3ème appel à projets « Transports collectifs et mobilité durable » a retenu 99 projets à hauteur de 450 millions d’euros qui seront financés sur le budget de l’Agence de financement des infrastructures de transport de France (AFITF). Deux projets de téléphériques aériens, celui de Brest et d’Orléans ont été sélectionnés.

Le téléphérique d’Orléans va relier dès 2018, au-dessus des voies ferrées, la gare des Aubrais au futur quartier Interives sur une distance de 400 mètres. Ce projet de 12,5 millions d’euros sera financé par l’État à hauteur d’1,2 million d’euros.

Simulateur de charges. L’entreprise Seirel consacre entre 8% et 10% de son CA à la R&D. Elle propose notamment un simulateur de charge pour tester les freins des téléphériques. Ce procédé breveté lui permet d’accroître ses parts du marché en France et à l’étranger.