Le logiciel libre fait ses premiers pas dans le TRM

[Paru le 19/02/2018 dans L’Officiel Des Transporteurs] Dans le sillage des ERP (progiciels de gestion intégrés) et du CRM (relation client), le logiciel à code source ouvert se retrouve dans la gestion des stocks, la gestion de tournées optimisée à renfort de puissants algorithmes. Le plus souvent disponibles en version communautaire gratuite, ces offres peuvent aussi être commercialisés sous forme d’abonnements mensuels.

Tous les « codeurs » du monde entier, à savoir les développeurs de logiciels, connaissent GitHub. Et pour cause ! Cette plate-forme héberge 78 millions de projets en cours de développement qui sont écrits et gérés par 28 millions de contributeurs bénévoles. Aucune société, aucun État ne peut rivaliser avec une telle capacité de Recherche & Développement (R&D). Pas étonnant que 117 000 grandes organisations telles que SAP, IBM, la NASA ou Paypal, y hébergent également leurs projets de logiciels.

Une grande puissance gratuite et disponible

Tout ce beau monde partage la même idée : faire du logiciel libre [Open Source Software (OSS) en anglais]. La démarche consiste « ouvrir le code » de leurs applications les plus précieuses de sorte que chacun puisse le lire, le commenter, le dupliquer, voire le redistribuer. C’est aussi le moyen le plus sûr et le plus rapide de réaliser des logiciels et d’en assurer la fiabilité, la robustesse et la sécurité. « La raison est simple : si vous exposez votre code à la Terre entière, vous avez intérêt à ce qu’il soit le meilleur possible ! », explique Jean-Peul Smets, PDG de Nexedi, éditeur français d’ERP5, un des ERP les plus diffusés dans le monde. Par ailleurs, le code étant ouvert, il sera plus facile d’en détecter les éventuelles failles et donc de pourvoir à leur sécurisation.

Sans le logiciel libre, il n’y aurait pas d’Internet. Selon W3Cook, 96,3 % parmi le million des plus grands serveurs Web tournent sous Linux. À côté de ce célèbre système d’exploitation (OS), l’Open Source dispose de toutes les briques nécessaires pour construire un système solide d’information : des bases de données diffusées à des dizaines de millions d’exemplaires comme Maria DB ou PostgreSQL, des langages de programmation comme PHP, Python, Node JS et Angular JS… Gratuitement ! Il suffit de télécharger la source et de l’installer instantanément. De quoi « ringardiser » le logiciel propriétaire, également appelé « logiciel en boîte noire » car on ne sait pas ce qu’il contient.

Des ERP/CRM avec gestion des stocks

Après les briques techniques et la suite bureautique LibreOffice (plus de 100 millions d’utilisateurs actifs dans le monde, selon Softpedia), l’Open Source est parti à l’assaut des applications d’entreprise, grande chasse gardée du logiciel propriétaire. Tout d’abord avec des ERP/CRM généralistes comme le tout récent Axelor, et les plus confirmés comme Compiere, Dolibarr, ERP5, Odoo (ex-OpenERP), OpenBravo, OpenConcerto ou Tryton en mode serveur ou en mode Cloud et presque toujours en version mobile. Généralement, il existe une version communautaire gratuite et une version payante avec assistance technique, voire engagement de service. Outre la comptabilité, la facturation, l’agenda, la gestion commerciale, la gestion de projets et l’e-mailing, Dolibarr et ERP5 proposent, par exemple, une gestion des stocks. Les fonctionnalités sont assez simples mais elles peuvent convenir à des TPE ou des PME qui pourront s’appuyer sur cette base pour développer des applications personnalisées.

Plus puissant et également modulaire, OpenConcerto est téléchargé plus de 6 000 fois par mois ! Parmi les familles de modules (comptabilité, facturation, paye avec prise en charge de la Déclaration sociale nominative), on trouve l’optimisation des ventes avec CRM, la gestion commerciale, la suivi des commandes, etc. Mais aussi l’organisation des processus : gestion des stocks, suivi des achats, préparation des commandes. En bonus, la téléphonie sur IP de l’hébergeur OVH. Concernant la gestion des stocks en particulier, l’outil gère tout le processus des bons de réception jusqu’aux bons de livraison. L’utilisateur peut mesurer précisément la quantité de ses stocks, en prenant en compte les marchandises en cours de livraison ainsi que celles qui sont en commande. Cerise sur le gâteau, OpenConcerto fournit un module intégré d’analyse des données de gestion. L’éditeur, le français ILM Informatique, dispose d’un service d’hébergement de la solution sur le cloud pour 55 euros par mois jusqu’à 5 utilisateurs, puis 11 euros par utilisateur supplémentaire.

Gestion de tournées pour TPE

5 000 personnes ont utilisé ce service au moins une fois en version gratuite le service de gestion de tournées.
© Deltasight

Outre la gratuité du logiciel pour les entreprises qui emploient des informaticiens, l’intérêt du logiciel libre dans le transport routier de marchandises réside avant tout dans la capité de l’éditeur à démultiplier sa puissance d’innovation. « Mon écosystème de contributeurs s’élève à 556 développeurs », explique Paul Chevalier, président de Deltasight, créée en 2016 qui offre un logiciel de gestion de tournées en mode locatif pour 20 euros par mois et par utilisateur, basé sur la cartographie numérique collaborative Open Street Map. « Ma société est une sorte d’intermédiaire qui démocratise la puissance de la technologie Open Source auprès des TPE du TRM afin qu’elles réalisent des économies sur les kilomètres parcourus. En général, iol s’agit de sous-traitants d’expressistes. Ils reçoivent de leurs donneurs d’ordres la liste des points de livraison dans l’ordre d’arrivée des commandes. À présent, ils en tirent une feuille de route optimisée », poursuit cet entrepreneur de 28 ans. Forte d’une base de 5 000 personnes qui ont utilisé le service au moins une fois en version gratuite, Deltasight ne sert qu’aux livraisons en véhicules utilitaires légers (VUL) ou à vélo. « Une version pour poids lourds est en préparation », promet Paul Chevalier qui n’a pas encore suffisamment industrialisé son code afin de libérer sur GitHub.

De puissant algorithmes d’optimisation en libre

Localisation des tournées par Open Street Map.
© Deltasight

Toujours sur le créneau de la gestion de tournées basée sur Open Street Map, MapoTempo a démarré en 2012 à l’initiative de Mehdi Jabrane, un ancien ingénieur en logistique. Durant les années où il distribuait des solutions « propriétaires » d’optimisation de tournées, il avait remarqué qu’elles étaient conçues surtout pour les moyennes et grandes entreprises. De plus, elles semblaient difficiles à maîtriser et, à l’époque, à déployer car elles se présentaient sous forme de licence serveur et non de service en mode locatif dans le Cloud.

Manon Bouly, chargée du webmarketing chez MapoTempo.
©MapoTempo

« Dans le sillage d’Open Street Map, toutes nos briques logicielles sont en libre. Par exemple, nous recourons à deux algorithmes d’optimisation : Google Operation Research Tools (Ortools) pour gérer des problématiques avec beaucoup de contraintes et des temps de calculs plus longs. Et Vroom, plus rapide, mais avec moins de contraintes. L’intérêt, c’est de couvrir l’ensemble du spectre des problématiques », indique Manon Bouly, chargée du webmarketing chez MapoTempo qui compte, parmi ses clients, Star’s Service, Biologistic (filiale santé de Chronopost), ATS Santé ou Sumi en Belgique.

 

 

 

 

Des fonctionnalités élaborées

Faire un zonage puis optimiser chaque boucle de tournées… l’optimisation conserve une partie manuelle.
© MapoTempo

Résultat, les fonctionnalités sont plutôt élaborées. En effet, la planification de tournées en amont de l’exécution prend en considération les contraintes des véhicules (horaires de travail, VUL, PL, PTAC) et des points à visiter (horaires, contrainte de poids à livrer, de temps de livraison…). Ensuite, l’algorithme trouve la meilleure solution pour visiter l’ensemble de points en respectant toutes les contraintes. Les gains sont ceux de l’optimisation classique : réduction des temps de conduite, économie de carburant et de l’usure du véhicule, meilleur équilibre de la charge de travail entre les conducteurs, amélioration de la qualité de service… « Notre système peut proposer une optimisation globale des tournées mais nous incitons plutôt à une optimisation manuelle en travaillant travailler sur le zonage, puis sur chaque boucle du zonage », souligne la chargée du webmarketing chez MapoTempo qui participe au projet européen de logistique écologique, agile et collaborative Selis (Shared European Logistics Intelligent Information Space) au living lab Urban Logistics. La start-up, qui a lancé son offre en 2014, est loin de casser les prix pour le mode locatif hébergé sur Internet (60 euros par mois et par véhicule). « Mais notre code est téléchargeable sur GitHub », fait valoir Manon Bouly. À l’heure actuelle, la start-up (500 000 euros de chiffre d’affaires en 2017, 13 salariés), adossée au spécialiste de la planification RH, développe une collaboration avec l’Université de Bruxelles une intelligence artificielle pour anticiper les processus liés à l’expérience métier.

Erick Haehnsen