Le e-commerce, vecteur de croissance pour le transport et la logistique

[Paru le 14/09/2018, dans l’Officiel des transporteurs ] Avec une croissance de près de 15 % par an, la vente sur Internet se porte bien. En 2017, elle a généré l’envoi de 505 millions de colis, en hausse de 10 % par rapport à 2016. Ces livraisons impactent de plus en plus la chaîne logistique. Notamment en aval, où elle réclame un savoir-faire spécifique pour livrer le particulier.     

Acheter sur Internet est devenu une pratique partagée par le plus grand nombre des internautes. Notamment en France qui figure au troisième rang européen des ventes en ligne. Depuis leur ordinateur ou leur mobile, plus de 85 % des internautes soit 37,5 millions de Français ont procédé à une ou plusieurs transactions en 2017. Dans son rapport annuel présenté fin juin, la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (Fevad) indique que les achats ont atteint 81,7 milliards d’euros contre 71,5 milliards d’euros en 2016 (+14,3 %). L’an prochain la barre des 100 milliards d’euros devrait être atteinte. Le nombre de transactions effectuées sur ordinateur ou sur mobile (M-commerce) a atteint 1,24 milliard (+20,5%). En moyenne, chaque acheteur a un budget annuel de 2 200 euros. Les dépenses concernent d’abord l’habillement, ensuite les produits culturels, le voyage tourisme, les jeux et jouets, les chaussures, les produits techniques électroménagers. Les achats de produits se sont traduites par l’expédition de 505 millions de colis, en croissance de +10,5 % par rapport à 2016. De quoi doper le moral des acteurs du transport et de la logistique.

Livraison gratuite à volonté

Parmi les principaux moteurs de croissance, citons l’augmentation du nombre de sites marchands à 182,000 sites actifs. Les plus visités étant Amazon, C-discount, Fnac et Vente-privée. Autres vecteurs de développement du e-commerce, la multiplicité des offres de produits et services mais aussi la multiplication de nouveaux écrans. A commencer par le mobile utilisé pour 20 % des transactions. Ce chiffre promet de croître car, dès lors qu’un internaute dispose d’une application dédiée, la fréquence d’achat a tendance à augmenter. Le montant moyen des transactions s’élève à 65,5 euros. Un panier en légère baisse de 5 % rapport à 2016 mais qui est compensé par la hausse de la fréquence de commande. On dénombre 33 transactions par an. Les ventes sur internet profitent également de la multiplicité des offres de livraison. A commencer par les abonnements mensuels qui permettent de recevoir ou de retourner gratuitement ses produits. Selon la Fevad, 34 % des e-acheteurs contre 21 % en 2016 sont abonnés à un service de livraison 1 jour ouvré. 4 offres se distinguent. A savoir, Cdiscount à volonté, Fnac +, Amazon Premium et Colissimo Pass – lequel est accepté dans une trentaine de sites comme Chapitre.com ou Espace Domotique.

La livraison, un véritable outil marketing

De quoi encourager le passage à l’acte d’achat. Il faut savoir que les modalités et les services autour de la livraison jouent un rôle majeur et parfois rédhibitoire sur les comportements d’achat des internautes, selon une étude OpinionWay pour Sprint Project et GS1 parue en début d’année, réalisée auprès d’un échantillon de 2 000 personnes. Ainsi, 64 % des consommateurs ont déjà abandonnés un achat en raison de frais de livraison trop importants, 41 % pour des délais trop longs et 22 % pour un manque de transparence sur les frais. Les motifs d’abandon concernent aussi les dates de livraison qui peuvent ne pas convenir (21%), à un mode de livraison (20%) ou un lieu de livraison inadéquat (19%).

Le e-commerce réclame d’avoir une multitude de canaux pour que le client puisse récupérer son colis. Un enjeu bien compris par Colissimo qui a mis en place un large éventail de solutions afin de gérer les 8 % de colis qui n’ont pu être livrés du premier coup à domicile. A la demande de l’internaute, le paquet peut être déposé dans un des 8 000 bureaux de poste, chez un des 8 500 commerçants membres de son relais Pickup ou encore dans une de ses 300 consignes automatiques situées dans des bureaux de poste ou des gares. « Nous facilitons également les retours de colis en proposant aux internautes de les placer dans leur boite aux lettres. 3 000 colis y sont déposés chaque jour, précise Benjamin Démogé, directeur du développement industriel et de la logistique de La Poste (voir notre interview). Nous pensons que ce chiffre est appelé à croître sachant que les e-commerçants facilitent de plus en plus les retours. »

Les réseaux-colis se portent bien

Si la livraison à domicile reste à 88 % le mode privilégié par les internautes, la livraison en relais colis est plébiscitée par 86 % des internautes. « La France en est bien pourvu avec cinq principaux réseaux dont chacun comprend en moyenne 5 000 à 6 000 points relais », indique Bruno Durand, maître de coinférence à l’Université de Paris Naterre. Outre le réseau Pickup opéré par la Poste, citons Relais Colis, Kiala racheté par UPS, le réseau mis en place par Cdiscount avec les magasins Casino. Sans oublier Mondial Relay avec ses 7 000 points de livraison en France. Néanmoins, concernant les consignes automatiques, leur développement est poussif. Selon la Fevad, seuls 12 % des cyberacheteurs ont choisi ce mode de livraison en 2017. Inpost, le leader dans le domaine, a d’ailleurs décidé de quitter l’Hexagone sur la pointe des pieds. Pour l’heure, on en dénombre 1 000 consignes automatiques contre 3 000 à 4 000 outre-Rhin où elles sont très développées. Pour autant, selon le baromètre Fevad, près de 20 % des internautes prévoient d’y recourir en 2018 du fait de leur facilité d’utilisation. A l’aide d’un code d’accès reçu par SMS, l’internaute peut y retirer son colis 7 jours sur 7, sans avoir à faire la queue en boutique. Amazon qui gère quelques 500 consignes en France a d’ailleurs noué un partenariat avec SNCF Gares & Connexions afin de déployer ses consignes Amazon Locker dans plus de 980 gares françaises au cours de ses 5 prochaines années.

Impact sur la chaîne logistique amont

Gageons que ce projet sera suivi avec attention par les transporteurs routiers. Avec une hausse de 10 % de volumes de colis expédiés entre 2016 et 2017, l’e-commerce contribue au développement du fret national et interurbain qui dessert les plate-formes de distribution, centres de tri et agences régionales des sites de e-commerce. Chaque année, de nouveaux projets logistiques voient le jour. Citons notamment Cdiscount qui va ouvrir son troisième entrepôt logistique. Situé dans la Loire, il aura une capacité de 60 000 m² afin de stocker les commandes de produits de sport ou d’équipement de la maison destinées pour le sud de la France. De son côté, Carrefour vient d’inaugurer un nouvel entrepôt logistique de 26 000 m² à Aulnay-sous-Bois afin d’alimenter les 50 drives (point de retrait des commandes faites sur Internet) de ses magasins franciliens. L’occasion de rappeler que Paris est la deuxième ville d’Europe en termes de nombre de commandes sur Internet. Une information qui n’a pas échappé à Amazon. En plus de ses 5 plate-formes de distribution, l’opérateur américain s’apprête à ouvrir un méga-entrepôt à Brétigny-sur-Orge (91) de 142 000 m². Conçu pour accueillir près de 200 camions par jour, il y stockera 20 millions d’articles contre 18 millions à Lille. Ce qui lui permettra de livrer le jour même sur des horaires précis. Un nouveau défi pour ses concurrents sachant qu’Amazon propose depuis deux ans la livraison en j+1.

Une évolution organisationnelle à prévoir

Ce délai est devenu un standard à suivre pour tous ses concurrents. « Il se traduit pour les transporteurs traditionnels impliqués en amont de la chaîne par de nouvelles contraintes en termes d’organisation, souligne Philippe de Clermont Tonnerre, co-président de la Commission Logistique Urbaine de TLF. Le raccourcissement des délais de livraison va obliger les transporteurs routiers à mettre en place des organisations plus pointues afin d’assurer des livraisons ponctuelles sachant que le moindre grain de sable peut décaler l’ensemble de la chaîne logistique. » Cette nécessaire ponctualité va obliger les transporteurs à travailler avec des camions fiables de sorte à éviter les éventuelles pannes. Ils devront aussi investir dans des systèmes d’information dédiés pour recevoir les commandes et équiper, si ce n’est pas déjà le cas, de terminaux embarqués et de boîtier GPS. De sorte à tracer les colis, éviter les bouchons et autres aléas de la circulation. Les transporteurs devront aussi investir dans du matériel adapté au transport et à la logistique de colis tels que des transpalettes ou des machines à filmer les palettes afin de transporter rapidement et de manière sûre les colis sachant que le moindre paquet perdu ou égaré aura un impact négatif sur l’image du e-marchand.

Un complément d’activité pour les PME du transport

Le transporteur logisticien complète son activité avec le e-commerce.
© Vingeanne

Un enjeu bien compris par Vingeanne qui complète son métier de transporteur et de logisticien avec la gestion des commandes et des envois pour les petits site de e-commerce. Cette activité représente entre 5 à 10 % de son chiffre d’affaires. « Nous avons démarré il y a environ six ans à la demande d’un site de vente de DVD avec lequel nous avons développé une interface informatique pour gérer ses commandes à expédier », explique Jean-Claude Plâ, le président du groupe qui compte 230 collaborateurs dont 95 conducteurs sont mobilisés sur le transport routier traditionnel et la distribution. Pour développer l’activité e-commerce, qui est gourmande en développements informatiques, l’entreprise emploie trois informaticiens qui l’aident à progresser également sur d’autres sujets comme l’informatique embarquée ou la sécurisation du système d’information. Le e-commerce étant consommateur en main d’œuvre, Vingeanne a étoffé son équipe en embauchant des préparatrices de commandes qu’il trouve plus rigoureuses et plus efficaces que leur homologues masculins. « Lors des pics saisonniers, à Noël par exemple, nous faisons appel à des intérimaires car le nombre de colis traités passe de 400 à 3 000 par jour, indique Jean-Claude Plâ qui prévoit une progression de 30 % par an de son activité e-commerce. Dans cette perspective, nous avons lancé à Langres (52) la construction d’un bâtiment de 3 000 m² qui ouvrira l’an prochain. La livraison des colis aux particuliers est effectuée par des prestataires spécialisés (La Poste, Mondial Relay, XPO, Chronopost ou encore Fedex) qui sont choisis en fonction de leurs prestation et tarifs. Ce qui permet d’avoir un éventail de solutions à proposer aux internautes sans avoir à mettre sur pied une organisation complexe. »

Livrer en ville, un métier spécifique

Et pour cause, livrer en centre-ville est un métier à part entière, comme le rappelle Elisabeth Charrier, déléguée aux régions à la Fédération Nationale des Transports Routiers. Cette activité nécessite d’investir dans des entrepôts en proche périphérie des villes, d’embaucher des conducteurs formés à la livraison aux particuliers et d’acquérir des moyens de transports légers tels que des véhicules utilitaires ou des vélos cargos pour livrer le dernier kilomètre. En-dehors de certaines régions, cet investissement s’annonce peu rentable sachant qu’avec la gratuité des livraisons proposées par de nombreux sites marchands, la prestation transport n’est pas valorisée. D’où la nécessité pour les acteurs du dernier kilomètre d’avoir une organisation très bien huilée. Et ce, d’autant que la rentabilité est très faible. « Les marges sont de plus en plus tirées vers le bas », soulève de son côté Philippe de Clermont Tonnerre.

L’outil informatique pour se différencier

Brice Devinoy, directeur des opérations pour la France chez DHL Express constate une hausse des envois de 30 %.
© DHL

Interfacer l’informatique métier avec le site du e-commerçant est stratégique pour satisfaire le client tout en optimisant la chaîne logistique du marchand. En témoigne DHL Express qui apporte à ses clients des solutions de transport intégrées. « Lorsque le client valide sa commande, il peut choisir sa date et son lieu de livraison à domicile, dans un point relais, chez la voisine, ou dans nos consignes s’il habite en région parisienne, Bordeaux, Lyon ou Toulouse », indique Brice Devinoy.

L’interfaçage du système informatique avec le e-commerçant permet donc au transporteur de se distinguer de ses concurrents tout en étant plus proactif. Jusqu’à présent, c’est le site internet qui imposait une date de livraison à son transporteur. A charge pour ce dernier de prendre contact la veille de la livraison avec le client final pour déterminer un créneau horaire. « Avec notre solution d’optimisation et de planification de tournées Route Planner, le client final choisit sa date et son créneau dès la transaction tout en tenant compte des disponibilités du transporteur », fait valoir Michel Waterschoot, directeur des ventes chez Descartes, un éditeur spécialisé dans les solutions pour la logistique des marchandises en mouvement. Son logiciel s’interface entre le site du e-commerçant et le logiciel de gestion du transport de son fournisseur. Pour proposer des créneaux, il prend en compte plusieurs critères comme la volumétrie de la commande, l’état du trafic routier grâce à une base de statistiques, la réglementation en vigueur, la capacité du véhicule, les compétences des conducteurs ainsi que leur temps de travail et de pause. Une à deux secondes lui suffisent pour afficher des propositions à l’écran de l’internaute. « Une fois que le client a choisi son créneau, la livraison est figée dans le TMS du transporteur », indique Michel Waterschoot. L’éditeur estime que son logiciel intéresse surtout des transporteurs spécialisés dans les livraisons à domicile encombrantes et ayant au moins une cinquantaine de camions. Pour l’heure, plus d’une vingtaine d’entreprises de ce type utilisent Route Planner.

Le business des start-up commissaires de transport

Pour 10 % de son volume d’affaires, Expedicar recourt à des transporteurs qui acheminent les voitures de centres logistiques à proximité des vendeurs (particuliers et concessionnaires) vers d’autres, proches de acheteurs.
© Expedicar

La livraison du dernier kilomètre peut concerner des colis énormes. En témoigne Expedicar, start-up parisienne créée en 2012 qui a mis en place un service pour les vendeurs de véhicules sur internet afin de proposer la livraison à domicile, autant en neuf qu’en occasion. « En France, 9 % des véhicules sont vendus sur Internet. 45 % des moins de 35 ans sont prêts à acheter leur voiture sur Internet », explique Claire Cano, cofondatrice d’Expedicar qui emploie un effectif d’une trentaine de personnes et revendique 35 000 voitures transportées cette année. Nos clients sont des loueurs comme Avis, Europcar ou Rent a car ainsi que des concessionnaires comme Aramisauto. »

Lorsque le particulier achète une voiture sur Internet, s’il choisit l’option « livraison à domicile », le marchand missionne Expedicar pour acheminer le véhicule. De son côté, la start-up utilise sa plateforme collaborative pour déléguer cette mission à l’un de ses convoyeurs auto-entrepreneurs. Lequel vérifiera l’état du véhicule, parcourra jusqu’à 200 km et le livrera clé en main au client sans omettre de lui en faire la démonstration : connexion Bluetooth, éclairages, vitesses… L’intérêt ? « Un convoyeur individuel en voiture entre plus facilement en centre ville qu’avec un poids lourd avec sa semi-remorque pleine de voitures, soulève la cofondatrice d’Expedicar. Nous n’avons pas de licence de transport. En revanche, nous détenons une licence de commissionnaire de transport pour la vente en ligne de véhicules de particuliers à particuliers ou de concessionnaires à particuliers. Pour ce créneau, qui représente 10 % de nos ventes, nous travaillons avec des transporteurs comme Rotalys ou STVA qui sont nos partenaires nationaux. » Le vendeur livre alors son véhicule dans un centre logistique près de chez lui. Pour sa part, l’acheteur ira le chercher dans le centre le plus proche de chez lui, une fois le véhicule acheminé par le transporteur.

« Nous avons un statut de commissionnaire de transport », précise également Rémi Lengaigne, PDG et fondateur de la start-up lilloise Colisweb qui s’adresse à 800 transporteurs locaux (4 à 15 véhicules) dans une cinquantaine d’agglomérations pour réaliser, chaque jour, près d’un millier de livraisons dans les deux heures. Boulanger, Castorama, Darty, Electro Dépôt, Leroy Merlin, Nosibé, Sephora… les livreurs passent dans les magasins physiques prendre les commandes des Internautes déjà préparées et prêtes à l’expédition selon le principe : un chauffeur, un magasin, un client. « Les courses sont affectées au bon moment au bon livreur sur l’appli smartphone de Colisweb. Comme chez les expressistes, explique Chemseddine Keddi, cofondateur avec son frère Farid de la société parisienne Shippybag qui détient 35 licences de transport. Les ordres de course tombent tout au long de la journée de course. Au point de retrait, le livreur vérifie si la préparation correspond à la commande, si la marchandise est en bon état… Il la fait signer sur l’application. Le client est alors informé que sa commande a été retirée et que le processus de livraison est enclenché. » Le client peut choisir de se faire livrer où il veut : chez lui, au bureau ou dans un restaurant. En approche de la destination, le livreur appelle pour avoir les derniers détails : code d’entrée, interphone… Il remet la marchandise au client qui signe sur l’application smartphone.

Pour livrer les centre-villes, les grands expressistes font de plus en plus appel à des start-up opérant des plate-formes. A l’instar de Chronopost qui s’adresse à Stuart, une filiale de La Poste. Citons aussi DHL Express. La filiale française de Deutsche Post connaît pour 2018 une augmentation de 30 % des envois sur la partie e-commerce contre 25 % en 2017. « En moyenne, les colis pèsent trois kilos », rapporte Brice Devinoy, directeur des opérations pour la France chez DHL Express. Pour livrer les arrondissements de la capitale, le groupe dispose d’un espace logistique urbain de 1 000 m² qu’il approvisionne quotidiennement. Les colis sont livrés chez le particulier par ses propres collaborateurs au volant de véhicules électriques ou par des sous traitants. Parmi lesquels, Tous facteurs, une plate-forme collaborative qui recourt à des particuliers pour livrer le dernier kilomètre. Idem pour you2you.fr qui compte plus de 1 500 clients et une communauté de 43 000 Yousers. Pour autant, cette concurrence ne menace pas forcément les acteurs du dernier kilomètre sachant que sur certains créneaux comme le vendredi soir ou le samedi matin, les candidats convoyeurs manquent à l’appel.

 Eliane kan