La Low Tech prône une nouvelle sobriété

[Paru le 20/02/2018 dans L’Officiel Des Transporteurs] Face à l’épuisement des ressources naturelles, la Low Tech prône l’innovation au service de la frugalité et de la sobriété. Ce courant passe notamment par l’écoconception des services numériques. De quoi réduire leur impact environnemental tout en permettant au plus grand nombre d’utilisateurs d’accéder aux applications.

Philippe Bihouix est ingénieur et spécialisé dans la Low Tech.
© D.R.

« Notre société n’a jamais été autant hyper-industrialisée », constate Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des métaux et expert français en Low Tech, une nouvelle voie qui prône la frugalité et la sobriété des technologies. « Les systèmes numériques qui nous entourent reposent sur des centaines de millions de serveurs, routeurs, antennes, etc », décrypte l’auteur de l’ouvrage L’Âge des Low Tech, vers une civilisation techniquement soutenable, paru en 2014 (Seuil). À ces équipements réseaux, il faut ajouter ces milliards de terminaux personnels entreposés dans nos bureaux, habitations et au fond de nos poches. Selon le cabinet d’études Gartner, les ventes mondiales de PC, tablettes et ultraportables se sont élevées à 423 millions en 2017 et passeront à 422 millions d’unités cette année. Pour la même période, le cabinet prévoit la vente de 1,9 milliard de smartphones contre plus de 1,8 milliard en 2017. Cette déferlante high tech pose le problème du coût écologique de notre société numérique. La seule consommation électrique mondiale des serveurs est estimée entre 1 500 térawatts et 2 000 térawatts. Soit 3 à 4 fois la production électrique de la France ou 10 % de la consommation mondiale d’électricité.

Autre problème liée à notre société numérique, la ponction catastrophique des ressources minérales. Il faut savoir qu’à lui seul, le smartphone concentre une quarantaine de métaux (argent, lithium, cobalt, étain, indium, tantale, or, palladium…). Ceux-ci entrent dans la composition des batteries, écrans, soudures ou cartes électroniques. Or ces ressources minérales se raréfient. « Depuis les années 1960, nous avons multiplié par 5 à 10 l’extraction du fer, de l’aluminium, du cuivre, du nickel, du zinc, etc », soulève Philippe Bihouix. Or avec leur raréfaction, leur extraction est de plus en plus polluante pour l’environnement. À titre d’exemple, sur l’île de Bangka en Indonésie, l’exploitation minière d’étain est responsable de la détérioration de plus de 65 % des forêts et de plus de 70 % des récifs coralliens.

Moins de 1 % des métaux recyclés

En 2018, il se vendra plus de 1,9 milliard de smartphones, toutes marques confondues.
© Samsung

Pis, une fois incorporées dans les smartphones, ces ressources minérales sont gâchées du fait de la complexité des alliages et de la miniaturisation des composants. Résultat, moins de 1 % du lithium, gallium, indium et arsenic est récupéré dans un smartphone en fin de vie. « La raréfaction des ressources et la hausse attendue de la consommation électrique réclament qu’on réfléchisse à la manière de limiter le coût écologique du numérique », prévient l’expert français du Low Tech. Ce dernier estime que l’on pourrait diviser par 10 voir par 100 son impact en agissant sur quelques leviers. À commencer par le smartphone dont les fonctionnalités comme l’accéléromètre, l’hydromètre, le baromètre, etc ne sont pas forcément toutes utiles. Idem pour la puissance de calcul embarquée. Autre volet pointé du doigt par Philippe Bihouix, la question du réseau. Lorsqu’on est à domicile ou au bureau, a-t-on besoin d’être en permanence en 3G, en 4G ou en Wifi, des réseaux très consommateurs d’énergie alors qu’il suffirait de se relier par câble au réseau internet du bâtiment ? L’expert pose aussi la question des redondances des data center, des mises à jour temps réel qui obligent à dupliquer les données entre différents data center, ce qui génère du trafic sur Internet et consomment des ressources matérielles. « A-t-on aussi besoin d’un support vidéo qui représente désormais entre 60 %et 70 % du trafic internet ? », s’interroge encore l’ingénieur.

8 Zetta octets stockés dans le Cloud

Avec les vidéos, textes, images, messages, etc, le stockage des données représentent actuellement 8 Zetta octets soit 8 000 milliards de Giga octets stockés dans le Cloud. Soit l’équivalent de 1 000 Giga octet de données par terrien. Or, avec le Big data, le flux des milliards d’objets connectés, ces chiffres vont doubler dans les 2 à 3 ans. À moins d’adopter la voie de l’écoconception. Selon l’Afnor, cette démarche consiste à intégrer l’environnement dès la conception d’un produit ou service et lors de toutes les étapes de son cycle de vie. En adoptant l’écoconception logicielle, Linkedin et IBM ont démontré qu’ils ont divisé par plus de 100 le nombre de serveurs nécessaires et leurs besoins en bande passante.

Conception responsable des services

Cette démarche n’intéresse pas seulement les grands éditeurs. Comme en témoigne le club français Green IT qui réunit 8 grandes entreprises privées et publiques dont Engie, RTE ou SNCF. « Certaines d’entre elles commencent à exiger l’application de bonnes pratiques d’écoconception et d’accessibilité lors d’achat de prestations externes », rapporte Frédéric Bordage, consultant en numérique. « En allégeant les applications logicielles, les smartphones gagnent en autonomie car leur batterie se décharge moins vite. Du coup, les salariés sont plus productifs », constate l’expert qui recommande aux entreprises d’adopter une démarche de conception responsable des services numériques. Ce qui permettrait au plus grand nombre des internautes d’avoir accès aux applications. Et ce, qu’ils soient handicapés ou non et quel que soit le type de terminaux utilisés. À cet égard, certaines problématiques ne nécessitent d’ailleurs pas forcément de grosses ressources logicielles. La RATP a mis en place un service d’information qui fonctionne par simples échanges de SMS. Il suffit d’envoyer l’identifiant de sa station de bus à un numéro spécifique pour recevoir en retour l’heure du prochain passage de bus. Une application typiquement Low Tech et qui peut répondre à des besoins universels.

De quoi aussi contribuer à allonger la durée de vie des produits. Pour l’heure, la durée de détention moyenne des terminaux et postes de travail a sensiblement augmenté. C’est du moins ce que montre l’édition 2017 du baromètre de l’Alliance Green IT (AGIT) réalisé auprès de plus de 500 entreprises (voir encadré). La détention est de de 5,3 ans pour les PC fixes et portables en entreprise. Et de 4,5 ans pour les téléphones mobiles, selon le deuxième baromètre. Cependant, vouloir prolonger la vie d’un terminal ne va pas forcément de soi. « D’abord, il faut convaincre l’utilisateur de garder son équipement, soulève Tristan Labaume, président de l’association Alliance Green IT. D’autre part, il faut aussi compter avec la pression des éditeurs de logiciels qui ont tendance à recommander voir imposer l’adoption d’un équipement de dernière génération. »

Des ordinateurs de la taille d’une carte bancaire

Dans ce contexte, les logiciels Open Source tirent leur épingle du jeu en raison de leur extrême portabilité. Citons le système d’exploitation (OS) Linux – à la base des Android – qui a le mérite de tourner sur de vieux ordinateurs sans altérer la productivité des utilisateurs. En revanche, à l’instar des autres logiciels Open Source, il réclame des compétences spécifiques en assistance utilisateur. Résultat, les grandes organisations refusent de sauter le pas car ce qu’elles économisent en licences, elles le paient en coût de support humain.

Plus de 12 millions de Rasberry ont déjà été vendus dans le monde en l’espace de 5 ans.
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De l’Open Source à l’Open hardware, il n’y a qu’un pas à franchir. Cette dernière famille recouvre de petits ordinateurs de la taille d’une carte de crédit. Frugal en énergie, ils ne consomment que quelques watts. À l’instar des Raspberry Pi 3 qui, dotés d’une architecture 64 bits (équivalente à celle d’un PC de bureau), intègrent un processeur 4 cœurs cadencé à 1,2 GHz, un port Wifi et une port Bluetooth. De quoi ouvrir la voie à des applications métier personnalisées.

Grâce à ses Raspberry Pi et ses petits projets informatiques maîtrisés, Takkyubin sait livrer au quart d’heure près tout en étant rentable.
© Takkyubin

 

À l’instar de ce qu’a mis en place le transporteur japonais Takkyubin (petit chat noir sur fond jaune dans un camion vert, appelé aussi Yamato), l’équivalent d’UPS ou DHL dans l’Empire du Levant. « Depuis plus de 20 ans, Ce transporteur sait s’engager sur des livraisons au quart d’heure près », rapporte Jean-Paul Smets, PDG de Nexedy éditeur d’ERP5, l’un des ERP Open Source les plus diffusés dans le monde. Pour faire tourner cette organisation, le transporteur fait tourner ses propres applications métier sur des Raspberry Pi à bord des camions qui communiquent entre eux en peer-to-peer. « Cette innovation Low Tech est maîtrisée au travers d’une grande quantité de petits projets successifs, analyse Jean-Paul Smets. Résultat, ce transporteur est à la fois efficace et rentable. »

© Eliane Kan