La logistique 4.0 cherche la voie de sa flexibilité

[Paru le 08/03/2018, dans La Tribune] Plutôt que d’investir dans des cathédrales logistiques figées sur 10 ou 20 ans, les logisticiens s’intéressent à des solutions agiles de robotique mobile capables de s’étoffer à un rythme choisi.

Transstockers automatisés, convoyeurs intelligents, drones inventoristes, chariots autonomes, rayonnages mobiles, Intelligence artificielle (IA), blockchain… l’entrepôt logistique entre de plain pied dans la révolution de l’industrie 4.0. Celle de la robotisation, de la connectivité et de l’intelligence collective. Face aux entrepôts « haute fréquence » des industriels ou des ténors de la grande distribution qui expédient chaque jour leurs colis ou palettes par dizaines ou centaines de milliers, les prestataires logistiques développent une nouvelle génération qui mise sur la flexibilité des installations. Avec des succès et des échecs.

Mécaniser le chargement et le déchargement

Le système Autodock permet de charger ou décharger le contenu d’une remorque en 30 secondes grâce à trois convoyeurs : chez le chargeur, dans la remorque et chez le logisticien.
© FM Logistique

Dans ce contexte, la cadence de traitement des palettes est une priorité. À commencer par les opérations de chargement et déchargement des camions. « On installe trois convoyeurs à rouleaux : sur le quai d’expédition de l’industriel, à bord de la remorque du camion et sur le quai de réception du logisticien », décrit Patrick Bellart, directeur de l’innovation technologique de FM Logistic (1,075 milliard d’euros de chiffre d’affaires dont 63 % à l’international, 25 000 salariés dont 5 700 en France). Moyennant un investissement de 250 000 euros pour l’ensemble, décharger une remorque ne prend plus 30 secondes au lieu de 30 minutes. « Après nos sites de Fauverney près de Dijon et d’Arras, nous installons un troisième système à Crépy-en-Valois (Oise). » Cependant, cette solution ne convient qu’à des flux de masse et elle contraint à équiper une remorque dédiée à cette tâche. « Avec les fabricants Joloda et Ancra, nous réfléchissons à un procédé qui s’affranchirait du convoyeur à bord de la remorque. » En parallèle, FM Logistic a expérimenté le déchargement par chariot autonome ou AGV (Automated Guided Vehicle). « Pour l’heure, ils savent charger et décharger… à condition d’immobiliser le camion 90 minutes ! Il faudra encore des efforts de R&D pour que les AGV puissent se repérer par rapport à la cloison de la remorque. »

Les AGV entrent dans leur maturité

Cet AGV (Automated Guided Vehicle) aide le préparateur de commande à porter la charge de sa collecte dans l’entrepôt. Il reçoit des informations sur sa montre connectée qui dialogue avec le robot..
© Witron

Hors camion, la robotique mobile reste , en revanche, un bon filon de l’entrepôt 4.0. « C’est même l’un des vecteurs les moins chers, les plus souples et les plus rapides pour automatiser 10 % à 20 % de ce que l’on peut faire avec des chariots élévateurs manuels, reprend Patrick Bellart dont le nombre d’AGV est passé de deux en 2014 à neuf aujourd’hui. Nous en aurons 40 en production à la fin de l’année – sur un parc de 4 000 chariots classiques. » En clair, le déploiement des AGV entre en phase de croissance continue. Du coup, les grandes concentrations ont commencé chez les acteurs historiques du chariot élévateur. Avec, d’un côté le groupe Kion qui regroupe les marques Baoli (Chine), Egemin, Fenwick-Linde et Still. Et, de l’autre, Toyota Industries (Toyota Material Handling, BT, Cesab et Raymond). Entre les deux, l’allemand Witron, connu pour ses « cathédrales logistiques avec ses transstockers automatisés pour colis et palettes de grande hauteur (plus de 30 m), a lancé en juillet dernier son Wibot pour la préparation de commande qui dialogue avec le WMS maison via une montre connectée. Pour sa part, BA Systèmes, un leader français du marché des AGV, et Alstef, spécialiste des systèmes de manutention automatisée pour le stockage grande hauteur et la préparation de commandes sur palettes, se sont regroupés début mars sous l’égide de Future French Champions (CDC International Capital-Qatar Investment Authority) pour créer B2A Technology, un nouveau leader français à 100 millions d’euros de chiffre d’affaires. Sur ce créneau SSI Schäfer les concurrence avec sa flotte AGV filoguidés Weasel qui transporte des bacs.

Des installations flexibles, reconfigurables et extensibles

Filoguidés par de simples bandes adhésives au sol, ces robots mobiles amènent l’étagère de produits au préparateur de commande.
© Scallog

Cependant, de nouvelles start-up viennent tout chambouler. À l’instar de la française Scallog. Au lieu d’envoyer un préparateur de commande collecter les produits dans les rayonnages de l’entrepôt (Man-to-Goods), ce sont les étagères de stockage qui viennent à lui (Goods-to-Man). Filoguidés par un simple maillage de bandes adhésives collées au sol, des robots mobiles soulèvent (jusqu’à 600 kg) l’étagère standard (jusqu’à 2,50 de hauteur) et la transporte jusqu’à la station de préparation dédiée aux opérations de picking, réapprovisionnement, réaffectation de stocks ou inventaire. Précision : les robots se déplacent dans une zone d’étagères fermées à la circulation humaine. « Ils vont donc très vite : jusqu’à 1,5 m/s [soit 54 km/h, NDLR], souligne Olivier Rochet, le fondateur de cette entreprise d’une trentaine de salariés, basée à Nanterre (92) qui a également développé un logiciel de gestions des préparations de commande, de gestion des flux et de synchronisation des robots. Quant à la station, elle dispose d’un écran et d’un pointeur lumineux qui indique au préparateur la case dans laquelle il doit prélever le produit. » Il en résulte une productivité de 450 à 600 prélèvements à l’heure, contre, en général, une moyenne de 150. Qui plus est, cette solution permet d’économiser jusqu’à 30 % de la surface au sol. « Les clients (e-commerce, distributeurs, industriels) peuvent démarrer petits et grandir très vite, sans avoir à interrompre leurs opérations en cours, enchaîne Olivier Rochet qui a installé sa solutions dans une cinquantaine de sites (L’Oréal Paris, Gemo, Idea pour Airbus…), notamment chez TYT Corporation à Singapour. On compte cinq robots pour une station et 50 pour 2 000 étagères. »

De petite taille, ces robots mobiles se faufilent partout pour aider le préparateur de commande.
© Scallog

De son côté, la start-up française Exotec, créée en 2015, reprend les mêmes avantages que Scallog mais elle rajoute une troisième dimension à sa solution Goods-to-Man. En effet, ses robots Sypod ne se contentent pas de se déplacer de façon autonome (sans filoguidage) librement sur le sol de l’entrepôt. Ils fonctionnent de concert avec un système d’étagères verticales grâce auquel ils se transforment en ascenseur pour aller chercher les bacs (jusqu’à 30 kg) dans les rayonnage avant de les acheminer à la station de préparation de commande ou de gestion des stocks. Par ailleurs, l’algorithme de gestion des flux et de la flotte des robots optimise en permanence la mission de chaque machine de sorte à réduire le temps des missions ainsi que leur consommation électrique. Une première mondiale qui a séduit, d’emblée, Cdiscount. « Si nos clients augmentent leur activité, on peut leur rajouter des robots ou du stockage. Tandis que, ce qu’ils peuvent trouver classiquement sur le marché, sont des choses beaucoup plus figées qui sont dimensionnées pour les dix années à venir », fait valoir Romain Moulin, PDG, transfuge de BA Systèmes et de General Electric Health Care avec son cofondateur Renaud Heitz, expert en intelligence artificielle (IA).

À cet égard, la logistique rattrape son retard en matière d’IA. « Elle commence à s’immiscer partout ! Dans chaque robot autonome ainsi que dans le logiciel de gestion de flotte de robots, constate Patrick Bellart de FM Logistic. Nous la testons également pour faire du prédictif, pour planifier les volumes de marchandises à préparer ou à transporter. Cependant, pour l’heure, les résultats ne sont pas aussi bons qu’espérés car nous ne sommes pas en prise directe avec l’achat du client final. »

Généraliser la Blockchain

Autre révolution en cours, la blockchain, cette technologie qui sous-tend les monnaies cryptographiques comme le Bitcoin, tisse sa toile. En tous cas, telle est l’ambition de la start-up parisienne Ownest. « Au départ, il s’agit de responsabiliser les acteurs de votre Supply Chain en traçant les actifs en temps réel », indique Clément Bergé-Lefranc, co-fondateur président de cette société qui, malgré son jeune âge – elle a été créée l’année dernière – a décroché Carrefour comme premier client. L’enseigne doit gérer chaque jour 10 000 rolls qui transitent en Île-de-France. « Au lieu de leur coller des étiquettes électroniques, on leur applique le principe de la « patate chaude » ! », sourit Clément Bergé-Lefranc. En d’autres termes, lorsqu’un chauffeur arrive dans un entrepôt pour prendre cinq rolls, le responsable d’expédition lui transfère sur son smartphone cinq « unités de responsabilité Blochchain ». À son tour, en restituant à Carrefour les cinq rolls physiques, le chauffeur se débarrassera de ses cinq unités de responsabilité. Et le tour est joué. « Chacun est en concurrence pour partager l’objectif commun de faire réussir la transaction », poursuit le jeune dirigeant qui se base sur des blockchain publiques, comme Ethereum Classic ou Litecoin, tout en restant prêt à changer de système si une meilleure technologique Open Source déboule sur le marché. De fait, cette architecture, qui trace non pas des produits en direct mais des responsabilités, s’annonce comme une solution prometteuse pour remplacer les EDI (Échanges de données informatisés), inaccessibles auprès des PME et des TPE. Et Clément Bergé-Lefranc d’ajouter : « Nous travaillons avec le ministère des Transports ainsi qu’avec les principales fédérations de transporteurs pour étudier la possibilité de généraliser ce type de solution. »

Erick Haehnsen