La livraison par drone, un enjeu pour les territoires isolés

(Publié le 10/02/17 dans L’Officiel des Transporteurs). Recevoir son colis par drone suscite le vif intérêt des destinataires situés en zone isolée. Un tel service existe déjà au Rwanda pour le transport urgent de poches de sang. Dans les pays occidentaux, la généralisation de ce type de prestation n’est pas prévue avant 2020 pour des raisons à la fois techniques et réglementaires. Par Eliane Kan

Encore en phase d’expérimentation dans les pays occidentaux, la livraison par drone de type hélicoptère ou avion mobilise les intégrateurs et concepteurs de drones comme Sysveo ou Zipline, les grands expressistes tels que DHL, DPDgroup ou UPS. Sans oublier les distributeurs comme Walmart ou Amazon avec son service Prime Air. Connu pour ses effets d’annonce, le distributeur américain spécialiste du e-commerce a indiqué avoir réalisé en décembre dernier sa première livraison par drone dans la région de Cambridge au Royaume-Uni où un particulier a reçu sa commande dans son jardin. Dans les villes, la généralisation de ce type de service n’est pas encore envisageable. « A l’heure actuelle, les drones ne présentent pas suffisamment de garantie de sécurité », indique la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) qui a été la première autorité au monde à avoir adopté dès 2012 un cadre réglementaire en matière de drones.

Ce drone avion est surmonté d’hélices qui lui permettent de poser comme un hélicoptère. © DHL

Pour autant, c’est en Afrique, et plus précisément au Rwanda, que la livraison par drone est la plus avancée. Ce petit État de quelques 26 000 km² a mis en place avec Zipline, un concepteur d’engins robotisés basé en Californie, le premier service de livraison par drone de poches de sang. La startup soutenue financièrement par UPS et par l’Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination (Gavi) opère une flotte qui comporte une quinzaine d’appareils capables de livrer en 15 à 30 minutes leur précieux chargement pesant jusqu’à 1,5 kg. Ce service d’urgence concerne 21 établissements de santé répartis sur tout le Rwanda. A raison de 50 à 150 colis livrés par jour, ce service est effectué à l’aide d’un drone de type avion qui vole à plus de 100 km/h. Plus rapide que les drones hélicoptères et bénéficiant d’une autonomie de 150 kilomètres, cet appareil de 2 mètres d’envergure pour 13 kilos nécessite, en revanche, la présence d’une piste d’atterrissage. Du coup, à défaut de pouvoir se poser, le drone parachute ses envois à ses clients qui sont avertis par SMS de son arrivée.

En France, la livraison urgente de produits de santé par drone fait l’objet d’un projet porté par le consortium Drones for Life (DFL). Coordonné par BeTomorrow, éditeur de logiciels applicatifs, il compte notamment l’intégrateur de drones logistiques Sysveo, la société pharmaceutique Abbott, le CHU de Bordeaux et la DGAC. « Il s’agit de transporter à bord du Stork-X8, notre drone hélicoptère, des échantillons biologiques et des médicaments entre les établissements du CHU de Bordeaux, à savoir, Pellegrin, Haut-Lévêque et Saint-André », explique Clément Alaguillaume, directeur général de Sysveo. Basée à Saint-Geours-de-Maremne (40). Ce projet s’inscrit dans le cadre réglementaire institué par la France. Rappelons que pour favoriser le développement du drone professionnel, quatre scenarii ont été définis. Chacun donne des limites portant sur l’altitude en vol, la distance horizontale parcourue, le poids de l’appareil, l’environnement survolé (hors agglomération ou zone peuplée) et enfin le mode de pilotage à l’œil ou hors vue grâce à un écran.

Le drone Stork de DFL paré pour prendre son envol. © Sysveo

Le projet de DFL s’inscrit dans le cadre du scenario S3 qui est le seul à autoriser un vol de 100 mètres en zone habitée mais à condition qu’il soit suivi à l’œil par le pilote. L’appareil de DFL, un drone hélicoptère, circule à la vitesse de 70 km/h et dispose d’une autonomie de 20 minutes. Il devra d’ailleurs obtenir une dérogation de la DGAC car la distance de vol prévue s’effectuera non pas sur 100 mètres de distance mais sur 3,5 kilomètres. Par ailleurs, l’appareil utilisé pèse 8 kilos contre 4 kilos autorisés. « Sous réserve des autorisations de la DGAC, nous prévoyons une première session de vols d’essai dans les Landes, sur une zone inhabitée au printemps prochain ; et une deuxième session de vols entre les hôpitaux bordelais situés sur zone habitée, dès cet été », espère Clément Alaguillaume.

Une première ligne commerciale en France

En France, la pratique la plus avancée et la plus aboutie en matière de livraison par drone hors vue revient à DPDgroup, filiale de la Poste. Depuis décembre, ce transporteur express effectue une fois par semaine dans le département du Var une livraison de colis par drone sur la première ligne commerciale autorisée par la DGAC. Ce projet s’inscrit dans le cadre d’un scenario S4 qui autorise les vols hors vue et hors agglomération avec des drones de 2 kilos. « C’est le scénario qui donne le plus de liberté mais il nécessite un drone plus léger que les autres. Quant au télépilote, il doit détenir notamment une licence d’avion, d’hélicoptère ou de planeur », indique la DGAC. L’appareil utilisé par DPDgroup est un hexacoptère pourvu de six hélices. Circulant à une vitesse de 30 km/h. Le vol s’effectue dans un couloir aérien d’un peu moins de 15 kilomètres de distance reliant ainsi le relais Pickup de Saint-Maximin-La-Sainte-Baume et le parc d’activité de Pourrières où travaillent une douzaine d’entreprises high tech.

La filiale de la Poste a obtenu son « laissez passer » administratif pour une durée de six mois après avoir réalisé plus de 600 heures de vols de qualification pendant deux ans. L’appareil embarque un GPS et une caméra avec transmission de données. « Cet appareil peut accomplir un trajet de 20 km et transporter un colis pesant jusqu’à 3 kg », décrit Moustafa Kasbari, le dirigeant d’Atechsys, une TPE spécialisée dans la conception des drones sur-mesure pour des applications dédiées telles que la sécurité des sites industriels ou la logistique.

Drone intégré dans les processus métiers

A la différence de la plupart des projets de livraison par drone, celui de La Poste s’implémente dans ses propres processus métiers. Une fois par semaine à Saint-Maximin-La-Sainte-Baume, une personne du relais Pickup est chargée de placer les colis qui sont expédiés aux clients par Chronopost ou DPDGroup, dans le terminal de livraison. Il s’agit d’un dispositif qui sécurise l’accès au drone pendant les phases de chargement et déchargement du colis et le décollage et l’atterrissage. A l’autre bout de la ligne, à Pourrières, est installé un dispositif similaire qui sécurise ainsi l’atterrissage. Les vols sont prévus pour une durée d’environ 20 minutes et ont lieu de jour, sauf en cas de vent violent, d’orage ou de grêle. Si le drone détecte une anomalie en cours de vol, son électronique redondante permet de continuer la mission. En cas de chute, le parachute autonome dont il est pourvu se déclenchera automatiquement. Pour l’heure, la filiale de La Poste n’a pas encore élaboré de modèle économique et n’envisage pas d’entreprendre de nouveaux tests avant d’avoir tiré les leçons de cette première expérimentation qui devrait s’achever en principe en mars prochain.

Pour autant, la livraison par drone paraît inéluctable. « Envoyer un colis par drone vers un site isolé ou un village en montagne s’avère moins compliqué, moins coûteux et plus rapide qu’une livraison par camion », rapporte Michel Akavi PDG de DHL International Express France, filiale de Deutsche Post DHL Group. A l’instar de DPDgroup, le groupe allemand a fait le choix d’intégrer dans ses process métiers la livraison par drone. L’engin décolle et atterrit au-dessus d’un terminal baptisé DHL « Skyport » qui sert aussi de centre d’expédition et de réception de colis. Cette station mesure 3,5 mètres de haut et 5 mètres sur 5 de superficie. Elle abrite une vingtaine de consignes. Quant au drone, il s’agit d’une sorte d’avion de type « Tiltrotor » fait 2 mètres d’envergure et de 2,2 mètres de long. Il est surmonté de quatre hélices qui lui permettent de décoller et d’atterrir comme un hélicoptère. En vol, le DHL Parcelcopter 3.0 circule à une vitesse de 70 km/h et atteint en pointe un peu plus de 125 km/h. Conçu pour transporter un colis d’environ 2 kilos ou un volume de 4,4 litres, ce drone a fait l’objet d’une expérimentation entre janvier et mars 2016.Il s’agissait d’acheminer des médicaments jusqu’à un village de Bavière situé 1 000 mètres d’altitude et à 8 kilomètres de la piste de décollage. Pour accomplir ce trajet aérien, 8 minutes suffisent alors que par la route il faut compter 30 minutes.

Interfaçage avec le système de gestion du trafic aérien

DHL a démarré ses premières expérimentations dès 2013 avec deux versions successives. Cette troisième génération de drone s’inscrit dans un projet plus ambitieux mené en partenariat avec DFS Deutsche Flugsicherung l’équivalent de la DGAC, l’opérateur Deutsche Telekom et l’Université d’Aix-la-Chapelle. L’enjeu consiste à intégrer les données GPS du drone dans le système de gestion du trafic aérien. Lequel sera susceptible de déporter l’aéronef sans pilote en cas de présence d’avions commerciaux. De quoi éviter d’éventuels accidents. Cet échange d’informations entre le drone et le système de gestion du trafic aérien s’effectuera grâce au réseau mobile de Deutsche Telekom. « Pour l’heure, nous testons la faisabilité d’un système de pilotage automatique en fonction du trafic aérien », précise Michel Akavi en espérant que d’ici cinq ans la livraison de drone soit une réalité.

Des obstacles à surmonter

Aussi séduisante soit-elle, la livraison par drone ne devrait pourtant pas se généraliser avant 2020, selon le cabinet américain d’analyse Gartner, du fait de problèmes réglementaires et techniques. Plusieurs obstacles sont à surmonter. Au plan technique, les drones ont besoin d’avoir une couverture GPS pour pouvoir se diriger vers leur point de destination. Par ailleurs, même si les vols de drones sont sécurisés, ils nécessitent la présence d’un opérateur qui suit à l’écran le vol du drone. Ce qui limite pour l’heure le déploiement d’un essaim de drones. Autre frein, l’autonomie des drones civiles (de quelques dizaines de minutes à un peu plus d’une heure) et la capacité d’emport des drones civils qui reste limitée à quelques kilos. A cela s’ajoute la barrière réglementaire. « Pour obtenir le feu vert administratif, nous avons travaillé étroitement avec la DGAC afin de qualifier et de valider chacune des étapes nécessaires à la conception et à la construction du drone de DPDgroup qui présente un taux de fiabilité de l’ordre d’une panne pour 500.000 heures de vol, rapporte d’ailleurs Moustafa Kasbari, le dirigeant d’Atechsys. Sans cette démarche, l’obtention du sésame administratif aurait été plus compliquée, voire impossible. » L’autre grand défi pour la généralisation des livraisons par drones concerne le cadre réglementaire qui est appelé à évoluer en Europe de manière à harmoniser les différentes législations. Gageons que la France jouera la locomotive.