La French Fab veut fabriquer des ETI à chaîne

[Paru le 12/10/17 dans La Tribune]. La mobilisation pour réindustrialiser la France n’a jamais été aussi intense. Les Entreprises à taille intermédiaires (ETI) vont devenir les nouvelles stars de l’économie. Pour doubler à terme leur nombre, Bpifrance va créer des accélérateurs dans les régions et les filières industrielles. Les patrons devront passer par la case formation. Par Erick Haehnsen

Emblème de la French Fab, ce coq bleu a été fabriqué en impression 3D. © Agence TCA

Après le succès de la French Tech, qui a transformé la France en l’une des plus grandes fabriques mondiales à startups du digital, la French Fab veut, à son tour, embarquer entrepreneurs et salariés dans un rêve commun. Ses maîtres-mots sont accélération, croissance, formation, Europe, international, co-innovation, design, cobotique, codéveloppement, filières industrielles… Lancée à Bercy le 2 octobre dernier par le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, la French Fab nourrit l’ambition, avec un coq bleu pour emblème, de devenir une énorme fabrique à Entreprises de taille intermédiaires (ETI). À savoir des sociétés qui emploient entre 250 et 5 000 salariés et réalisent un chiffre d’affaires allant jusqu’à 1,5 milliard d’euros. Au travers de la French Fab, c’est la première fois qu’un gouvernement affirme ainsi l’ambition de doubler le nombre d’ETI en France afin de rejoindre les niveaux de l’Allemagne, de l’Italie ou du Royaume-Uni.

Un enjeu stratégique clairement défini

« On compte près de 5 000 ETI en France. Si l’on retire celles qui appartiennent à un grand groupe, il en reste 4 000. Pour sa part, l’Allemagne en compte 11 000 », comptabilise Fanny Letier, responsable des investissements dans les PME et ETI à Bpifrance, la banque publique française d’investissement, financement et développement des entreprises. Selon le Mouvement des entreprises de taille intermédiaires (Meti) qui rapporte des chiffres de l’Insee et de HSBC, les ETI représentent à peine 1% des entreprises françaises mais pèsent 23 % de l’emploi salarié, 27 % du chiffre d’affaires des entreprises françaises, 34% des exportations et 39% du PIB. « De 2009 à 2016, elles ont créé 130 000 emplois », souligne Frédéric Coirier, président du Meti (voir notre Interview). Il pourrait y en avoir bien plus. En effet, des centaines de milliers d’emplois sont non pourvus dans les ETI : soudeurs, chaudronniers, préparateurs de commande…. » À cela, ajoutons que, « pour chaque embauche au sein d’une ETI, il se crée 3,5 emplois indirects dans l’économie française », renchérit Fanny Letier. L’idée du gouvernement est simple : plus on crée d’ETI à l’ambition internationale, mécaniquement, plus on créera d’emplois et plus pérenne sera la croissance.

4 000 ETI supplémentaires à terme

En s’adressant le 2 octobre à Bercy à Nicolas Dufourcq, PDG de Bpifrance, Bruno Le Maire a fixé le cap : « 2 000 entreprises sont accompagnées par la BPI aujourd’hui ; demain, je le redis, 4 000 entreprises doivent être accompagnées par la BPI, dans cet accélérateur de croissance... » Précision : contrairement à ce qu’on a pu lire ou entendre, le gouvernement s’engage bien à embarquer en quatre ans 4 000 entreprises dans les accélérateurs de Bpifrance. Lesquelles, à terme, mettront en œuvre une stratégie de croissance, notamment à l’international, pour devenir des ETI. Il ne s’agit donc pas de créer 4 000 ETI sur cette très courte durée mais d’accélérer les PME les plus ambitieuses.

Remettre l’industrie au cœur de l’économie

« Ce qui fait la force du génie français, c’est sa capacité à se réinventer […] à saisir les opportunités liées au digital, à l’intelligence artificielle, au numérique, pour avoir une industrie plus forte demain qu’elle ne l’était hier, a indiqué Bruno le Maire. La France redresse la tête, notre économie redresse la tête, l’industrie française aussi doit redresser la tête. » Bref, c’est le moment ou jamais même si on part de loin. Selon une étude de l’Insee de mars dernier, l’industrie française n’apporte que 12,5 % au PIB – 16,5 % en 2000. En Allemagne, cela fait 20 ans, d’après la direction générale du Trésor, que cette contribution est stabilisée à 22,2%. L’économie d’outre-Rhin tire sa force de son Mittelstand, son réseau territorial d’ETI, base arrière de ses exportations.

« Une France sans usine, c’est au mieux une utopie et, certainement une catastrophe », avait estimé Philippe Varin, président du Cercle de l’industrie (38 des plus grandes entreprises tricolores) qui avait alerté le candidat Macron d’un « décrochage de 25 % en quinze ans » et d’un « un quart des emplois […] détruit ». Or « l’industrie représente 80 % de l’investissement national en recherche-développement, 75 % des exportations et la moitié des gains de productivité. Sa bonne santé est décisive pour le redressement du solde extérieur », estime Philippe Varin. Message reçu 5/5 par le gouvernement d’Édouard Philippe.

Un Big Bang dans la tête des industriels

« La French Fab va être un véritable Big Bang dans la tête des entrepreneurs, un accélérateur qui va se généraliser pour changer leur état d’esprit avec, en toile de fond, la double révolution du digital et de l’économie verte, sourit Philippe Darmayan, président de l’Alliance Industrie du Futur (AIF) qui, lancée en 2015, propose un nouveau référentiel pour décrire la démarche de transformation de l’industrie. Les entrepreneurs vont repositionner leurs modèles d’affaires et saisir les opportunités de croissance, notamment au plan international. Il y a encore trop d’entreprises qui n’ont pas de stratégie à l’international. »

Cap sur l’industrie haut de gamme

Cependant, pour ne pas rester une simple opération de  »com », la French Fab va devoir convaincre. « Il ne suffit pas de crier ré-industrialisation tous les quatre matins pour qu’elle se produise : il faut des décisions », souligne Bruno Le Maire. Première décision : privilégier les industries haut de gamme. À savoir celles qui innovent, investissement, forment et ouvrent des sites de production. Grâce à elles, la France a « créé, l’année dernière, plus d’usines dans le secteur industriel qu’il n’y a eu de fermetures, reprend Bruno Le Maire. À l’opposé, « l’industrie qui va mal, c’est l’industrie de moyenne gamme, celle qui ne se renouvelle pas, qui n’investit pas, qui n’innove pas, qui n’apporte pas aux consommateurs des produits nouveaux, solides, fiables, sûrs, attractifs. »

Bpifrance va  »industrialiser » les accélérateurs

Pour accompagner l’accélération des entreprises industrielles, Bpifrance se prépare à une révolution industrielle interne sur deux axes : créer des accélérateurs  »régionaux » et des accélérateurs  »nationaux » dans les filières industrielles. Dans le sillage de l’accélérateur  »pionnier » qui a accompagné 350 entreprises de croissance dont 50 ETI, Bpifrance a ouvert la voie en mettant mis sur pied avec le GEAD, groupement des équipementiers français du secteur aéronautique et défense (Gifas) français, un accélérateur  »national » afin de renforcer la solidité, la compétitivité et la performance de la filière.

« Patrick Daher, son président, nous a demandé de lui concocter un programme. Nous avons signé pour deux promotions de 60 entreprises chacune. La première a démarré il y a trois semaines », confie Fanny Letier, chargée de développer les accélérateurs de Bpifrance. Quelles seront les filières suivantes ? La question est sur la table des négociations avec le Groupe des fédérations industrielles (GFI). Lequel s’est associé, entre autres, à l’Alliance Industrie du futur et au Cercle de l’industrie, pour commanditer une étude auprès d’Accenture, EY et Roland Berger faisant ressortir six filières : aéronautique, automobile, construction, agroalimentaire, ferroviaire et construction navale. Côté accélérateurs régionaux, Bpifrance commence avec celui des Pays de la Loire, déjà lancé à Nantes – avec des sessions de formation réparties dans des universités du Mans et d’Angers. Suivent ceux de Nouvelle Aquitaine et d’Auvergne-Rône-Alpes.

Les ETI et PME (de plus de 10 millions euros de chiffre d’affaires) candidates sont déterminées à doubler, voire à tripler leur chiffre d’affaires et à aller à l’international sur un horizon de trois à cinq ans. « Nous fonctionnons en partenariat avec le secteur privé. 140 consultants Free Lance appliquent déjà nos méthodologies et nos programmes. Pour la partie formation des dirigeants d’entreprise, nous travaillons avec des écoles comme Audencia, Ecole 42, ESCP, EM Lyon, HEC, Kedge, School Lab…  », reprend Fanny Letier.

Des patrons formés et coachés à la croissance

De leur côté, les consultants réalisent en premier lieu un audit à 360 degrés du projet de l’entreprise dont ressort un plan stratégique, formalisé et partagé en interne, qui sera accompagné par la formation et le coaching afin d’activer tous les leviers de la croissance : innovation, croissance externe, commercial, design, digital… « La présence du dirigeant à ces programmes d’accélération est obligatoire. Il est aussi fortement recommandé qu’y soient associés ses principaux collaborateurs car le projet doit mobiliser toute l’entreprise de sorte à embrayer toute de suite dans cette dynamique d’accélération », précise Fanny Letier. Il en coûtera entre 25 000 et 30 000 euros pour une PME. Et entre 35 000 et 50 000 euros pour une ETI en fonction de l’intensité des conseils qu’elle réclamera. Les entreprises en paient 50% – le reste étant pris en charge par Bpifrance pour les accélérateurs nationaux ou par les régions pour les autres. En 24 mois, cette formation intensive débouche sur un équivalent Executive MBA.

Erick Haehnsen