(Dossier Jeunes Entrepreneurs 1/4) Jeunes dirigeants : un regard sur le futur, le cœur sur le management

[Paru le 13/07/2018 dans l’Officiel des Transporteurs] Ils ont repris l’entreprise familiale et en assument pleinement la tradition. Pour autant, les jeunes dirigeants du transport routier de marchandises ont des visions et des outils, souvent bien différents de ceux de leurs aînés.

« La grande différence entre mon père et moi ? Je fais l’année avant de la vivre !, lance Stéphane Gardon, 40 ans, qui a repris Transports Gardon Frères, l’entreprise familiale, spécialiste du transport automobile en 2007. Grâce aux nouveaux outils de gestion informatique, nous pouvons prévoir l’activité. Et donc mettre les moyens là où nous en avons besoin. » Pour mieux peaufiner sa stratégie, le jeune dirigeant a même recours, une fois par trimestre, à un conseiller externe en gestion. « A l’origine, j’avais besoin de me sentir conforté, ou infirmé, dans mes choix. Puis, j’ai continué car, en interne, nous sommes trop absorbés par le quotidien. Le conseiller apporte son recul. En période de croissance externe, il aide à bien appréhender l’intégration d’une nouvelle entreprise. » Professionnaliser l’entreprise passe aussi par une structuration des équipes. Ainsi Gardon frères compte désormais un responsable commercial, un responsable des ressources humaines, un responsable de litiges, etc. Ce qui n’était pas le cas lorsque le jeune manager en a pris les commandes.

Nouveaux processus

Charline Dioley dirige le groupe familial avec son père, sa sœur et son frère.
© Transports Clot

Pierre-Marie Hautier, 35 ans, président du groupe familial depuis presque deux ans, a, lui aussi, bousculé l’organisation. En effet, il a recruté une directrice générale, Carole Delomenie, étrangère au monde du transport, pour le seconder. De son côté, Charline Dioley, 33 ans, introduit quelques nouveaux processus dans le fonctionnement des Transports Clot, qu’elle dirige avec son frère, sa sœur et son père (56 ans). « Mon père avait une empreinte commerciale très forte auprès de ses clients mais il gérait ses relations « au feeling », raconte-t-elle. Petit à petit, nous avons éduqué nos clients. Avec Jean-Luc (mon père), ils avaient peut-être toujours fait comme « ça », mais désormais, il convient de suivre quelques règles ! » Pour mieux structurer son management, la famille a recours, depuis presque deux ans, à l’aide d’un cabinet extérieur. « Mon père a longtemps dirigé seul. Désormais nous sommes quatre, avec des tempéraments différents ! Ce cabinet nous aide à trouver notre place, à réfléchir à notre collégialité », explique la jeune femme.

 

La technologie, avant la mécanique

En revanche, Charline Dioley n’a pas jugé nécessaire de passer son permis poids lourds. Et elle n’est pas seule ! Laurent Galle, par exemple, repreneur du groupe familial Noblet (location avec chauffeur de poids lourds et d’engins de chantier),  ne conduit « les engins que dans la cour ». Beaucoup de jeunes dirigeants ont eu une vie avant le transport. Ingénieur, Laurent Galle, a longtemps travaillé dans l’industrie et dans l’informatique. Charline Dioley, titulaire d’un master 2 en commerce et marketing, a passé 10 ans dans l’industrie. « Les jeunes dirigeants assument que leur passion n’est pas le camion mais bien le projet de l’entreprise », explique Pierre de Surone, directeur du développement, de la publication et des écoles Isteli, à l’Aftral (organisme de formation en transport et logistique).

Les Transports Zanon ont embauché Flavien Durpoix du Ranquet dans l’espoir qu’il succède au dirigeant actuel, Denis Zanon.
© Transports Zanon

En revanche, tous ces jeunes chefs d’entreprise se saisissent à bras le corps de la stratégie informatique de l’entreprise. « Le prix du transport est une donnée stratégique. Nous devons donc nous concentrer sur la qualité et le suivi des opérations. Et, pour ce faire, utiliser l’informatique à bon escient », assure Flavien Durpoix du Ranquet, 34 ans, directeur du développement et sans doute futur dirigeant des Transports Zanon à Grenoble. « Mais il est important de mettre en place nos propres outils avant que nos clients ne nous imposent les leurs et prennent ainsi le contrôle de nos données ! », poursuit le jeune homme. Tout comme Arnaud Ageneau, 31 ans, co-dirigeant du groupe Ageneau à Cholet, il est ainsi un fervent défenseur de Gedmouv, un nouvel outil de traçabilité développé par la société H2P Web (par ailleurs éditrice de bourse de fret B2PWeb). « Cela permet à nos clients, même s’ils ont plusieurs transporteurs, de suivre en temps réel leurs marchandises, photos à l’appui. Pour nos chauffeurs, cela limite le nombre d’applications à utiliser et donc les risques d’erreurs. Quant à nous, nous gardons le contrôle des données », justifie le jeune dirigeant.

Le regard vers le futur

Arnaud Ageneau veille à ce que l’outil informatique permette à l’entreprise de conserver le contrôle de ses développements et de ses données.
© Groupe Ageneau

Cette posture s’étend au-delà de l’informatique embarquée. Arnaud Ageneau a ainsi changé de logiciel métier en 2015 « pour que chaque camion, chaque chauffeur, n’ait pas besoin d’être entré trois fois ! » Pour suivre la consommation réelle de sa flotte, il utilise les services d’une petite entreprise française . « Les constructeurs de poids lourds nous fournissent des outils. Mais le nôtre nous donne une vision indépendante de la marque : c’est primordial, car le suivi des consommations influence nos achats ! » Maîtriser l’informatique, c’est aussi garder un œil vers l’avenir. « J’essaie toujours d’anticiper sur nos prochains développements », explique Laurent Galle. Lorsqu’il a équipé ses chauffeurs d’un système de navigation en temps réel, il a ainsi choisi l’option « tablette connectée » : un choix judicieux, puisque celle-ci sert aussi, désormais, à faire signer aux clients les récépissés de livraison de la journée

 

 

Management, le retour de l’humain

Jean Christophe Edy, animateur du réseau Tred Union et de Tred Jeunes’.
© Tred Union

Si le numérique est un outil précieux, il ne doit cependant pas envahir les relations humaines. « Les jeunes dirigeants ont pris conscience du risque de déshumanisation que pouvait induire les nouvelles technologies, assure Pierre de Surone. Depuis quelques années, le thème du management est devenu central dans leurs préoccupations ainsi que dans les programmes de nos écoles. » Et Jean-Christophe Edy, animateur du groupement de transporteurs Tred Union, de renchérir : « Ce n’est même plus un thème, mais une philosophie de vie. » De son côté, Carole Delomenie, 40 ans, présidente de Challenge Transports, en témoigne : « Savoir analyser le fonctionnement de ses équipes est extrêmement important pour diriger. Il nous faut aussi armer nos équipes, pour qu’elles soient capables d’appréhender les situations parfois délicates du quotidien. »

 

 

 

PDG des transports Weber, Sophie Weber a cherché à insuffler un nouveau souffle managérial à l’entreprise familiale.
© Transports Weber

Penser et travailler, consciemment, son style de management est d’autant plus important que, parfois, les jeunes dirigeants prennent la succession d’un aîné à la personnalité très marquée. « Mon père était extrêmement charismatique, il m’a fallu trouver d’autres clés pour faire reconnaître mon leadership et insuffler un style de management qui me ressemble », confie Sophie Weber, 39 ans, PDG des Transports Weber qui emploie 47 salariés. « Le modèle patriarcal, le modèle hyper hiérarchisé, le modèle très dur »… aucun des trois modèles de management qu’elle distinguait dans le secteur ne lui convenait. Même constat de Charline Dioley : « J’ai été dirigée pendant dix ans par un supérieur vraiment très directif. J’ai constaté les dégâts que cela produisait. En termes humains et économiques. Il a toujours été évident que je ferai tout pour être à l’écoute de mes équipes. » De toutes façons, les nouvelles générations Y et Z de salariés « nous contraignent à changer. Elles exigent un meilleur équilibre entre travail et vie personnelle. Par ailleurs, demander à des administratifs de venir travailler le samedi matin, comme c’était le cas naguère, est désormais impensable ! », constate Pierre-Marie Hautier, 35 ans, qui préside désormais le Groupe Hautier.

Retour à l’école

Pour trouver la voie qui leur convenait, certains jeunes dirigeants sont retournés à l’école. Charline Dioley s’est formée au centre de perfectionnement des chefs d’entreprise à Besançon. Sophie Weber a suivi un cursus à l’école des managers, proposé par la Chambre de commerce et d’industrie, en sus de sa formation initiale (un DUT gestion logistique et transport). Depuis quatre ans, elle participe aussi à un groupe d’analyse des pratiques professionnelles (GAPP) : un coach indépendant suit régulièrement neuf jeunes dirigeants, venus de tous secteurs, qui partagent leurs problématiques de management et développent, ensemble, des solutions. Elle est également adhérente du Centre des jeunes dirigeants (CJD) dont elle a été présidente de section.

Responsable des formations managers à l’Aftral, Vincent Baldy note un grand appétit des jeunes dirigeants pour le management.
© Aftral

Vincent Baldy, directeur adjoint de l’Aftral, en charge des formations managériales, témoigne de cet appétit : « De plus en plus, les jeunes dirigeants demandent, pour eux, mais aussi pour leurs équipes, des formations où l’on apprend, par exemple, à recadrer, sans critiquer, à dire les choses avec bienveillance, à ne pas confondre empathie et sympathie, égalité et équité… » Pour tous ces jeunes, la théorie des couleurs de Young (qui donne des « couleurs » à différentes familles de comportements), ou encore le concept d’entreprise libérée n’ont (presque) plus de secrets ! Pourtant, in fine, « si l’on regarde l’organigramme, je n’ai rien fait, confie Sophie Weber. Mais j’apporte beaucoup d’attention à la façon de m’adresser aux gens, de communiquer avec eux, de les écouter et de les aider à trouver eux-mêmes des réponses aux questions qu’ils se posent. » Pour que cette posture se répande dans l’entreprise, elle incite son équipe à suivre, également, des formations au management. « Ils en reviennent reboostés », témoigne-t-elle.

Assumer le coaching

Pierre-Marie Hautier tente, quant à lui, de développer le bien-être au travail : « Je ne veux pas que mes salariés viennent au travail à reculons. » Le groupe a lancé une démarche Responsabilité sociétale des entreprises (RSE), mis en place des groupes d’expression entre salariés et direction et va prochainement intégrer un conducteur au comité opérationnel de filiale de La Rochelle. L’un des sites a même initié une journée « vis mon job », où conducteurs et sédentaires ont appris à connaître le métier de l’autre. Une action très réfléchie : avant de prendre ses fonctions, Pierre-Marie Hautier a passé neuf ans à étudier l’entreprise de l’intérieur. Et il a eu recours aux conseils d’un coach qui l’a « aidé à prendre la dimension du poste. Mais aussi à prendre la succession d’un père qui était ultra-visible ! », témoigne-t-il. Stéphane Gardon a également recours à un conseil en management. Ensemble, ils ont notamment travaillé la professionnalisation des recrutements : « Analyser le besoin de l’entreprise, chercher les compétences en interne, lancer le recrutement, le réaliser, le mettre en place… j’ai tout appris ! » reconnaît le chef d’entreprise qui avait pourtant obtenu un Diplôme universitaire de technologie (DUT) en gestion des entreprises et administration et suivi une formation à l’Isteli.

Catherine Bernard