En Allemagne, l’industrie 4.0 sous contrôle syndical

[Paru le 29/03/2018, dans La Tribune] Pour réussir sa transition, l’industrie allemande parie sur la formation initiale et continue. Mais aussi sur son modèle paritaire.

Detlef Gerst est directeur du département « future du travail » au sein de la centrale syndicale IG Metall .
© D.R.

Avec une industrie qui représente 25% de son produit intérieur brut, l’Allemagne est à l’origine du concept d’industrie 4.0 lancé en 2013 par Angela Merkel. Le sujet fait l’objet de multiples initiatives – comme la plate-forme industrie 4.0- et la formation en constitue un volet important. « Parfois, les tâches changent drastiquement. Parfois, ce sont plutôt les façons de travailler, notamment l’interaction entre l’homme et la machine », explique Detlef Gerst, directeur du département « le futur du travail » au sein de la puissante centrale syndicale IG Metall. L’importance du système dual de formation – qui forme par apprentissage nombre d’ouvriers, techniciens et ingénieurs – constitue une force. « Les cursus s’adaptent rapidement aux nouvelles technologies », poursuit le syndicaliste.

Au moins aussi cruciale est la capacité du système industriel à se livrer régulièrement à des exercices de prévision très poussés – sur le portefeuille de produits, les volumes et méthodes de production – et à les décliner en termes de besoins qualitatifs et quantitatifs de main d’œuvre. Cette capacité d’anticipation a donné naissance, il y a déjà une dizaine d’années, à une nouvelle formation aujourd’hui très prisée : le « technologue de production » qui met en œuvre les différentes technologies industrielles.

Sur le terrain, cette gestion prévisionnelle permet de former les salariés, sous le regard attentif de leurs représentants, très puissants au pays de la codétermination. « Nous veillons à ce que les nouvelles technologies ne mettent pas les ouvriers au service des instructions des systèmes techniques », explique Detlef Gerst. Ainsi, le fabriquant de matériel agricole John Deere avait-il prévu de doter certains collaborateurs d’outils leur permettant de monter de multiples variantes des produits, sans avoir à maîtriser eux-mêmes les diverses façons de procéder. Après concertation, il a finalement été décidé que ces outils viendraient en contrôle qualité après montage. Résultat, les ouvriers conservent la richesse de leur travail.

L’usine John Deere de Mannheim expérimente de nouvelles méthodes de formation en îlots.
© John Deer

L’industrie 4.0 a également des conséquences côté syndical. « Nous avons mis en place des formations destinées aux délégués du personnel afin qu’ils sachent comment aborder les transformations des processus de fabrication », explique Detlef Gerst. La digitalisation oblige aussi à repenser les formations. « Pour les employés âgés, la formation doit être directement liée aux processus du travail quotidien. Une qualification formelle en classe est en revanche peu souhaitable », estime le syndicaliste. John Deere a ainsi développé des îlots d’apprentissage à proximité des ateliers où chacun, avec l’aide d’un coach, peut se familiariser aux nouveaux outils. Pour leur part, les PME peuvent s’appuyer sur la vingtaine de « Learning Factories » (usines-écoles) que compte le pays. Parfois créées par des grandes entreprises, souvent nées de l’initiative conjointe des gouvernements locaux, de l’industrie, de la recherche et des syndicats, elles abritent des environnements opérationnels où la formation se déroule en conditions quasi-réelles. Ces usines-écoles ont même, désormais, leur conférence annuelle à Darmstadt.

 

Erick Haehnsen et Catherine Bernard