Des brevets pour peser plus lourd dans la négociation commerciale

[Paru le 07/06/2018, dans Les Echos] Spécialiste de l’usinage pour l’aéronautique est passé d’une culture du secret à celle des brevets. Non pas pour se protéger des concurrents mais pour capter une part prépondérante dans les marchés.

Les aubes en aluminiures de titane livrées à CFM (GE-Safran) pour leréacteur LEAP.
© Mecachrome

Il y a encore six ans, le français Mecachrome, qui usine des pièces mécaniques principalement pour le secteur aéronautique, avait l’habitude de ne pas déposer de brevets. « Nos concurrents n’en déposaient pas non plus. Nous avions donc une stratégique de secret », confie Oliver Martin, le responsable R&D de Mecachrome qui réalise 450 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 3 000 salariés dans le monde. Le groupe basé à Amboise (Indre-et-Loire), fondé en 1937, a changé son fusil d’épaule lorsqu’un pool d’investisseurs plus éloignés de son cœur de métier, constitué d’Aérofonds, de Bpifrance et du Fond de solidarité des travailleurs Québécois (FTQ), est venu remplacer l’actionnariat familial.

Simplement peser plus lourd dans la négociation commerciale

« A présent, nous déposons entre trois à cinq brevets par an, notamment pour protéger des procédés techniques de fabrication additive ou qui permettent d’économiser de la matière avec la découpe 3D. Depuis 2012, nous avons étendu notre portefeuille à dix-sept brevets dont seize à l’international dans quinze pays, précise OIivier Martin. Cependant, pour offensive qu’elle soit, cette stratégie permet non pas de nous protéger de nos concurrents mais de valoriser notre savoir-faire pour convaincre nos clients, capter des marchés et produire nos pièces. »

En effet, dans le secteur aéronautique, le brevet ne garantit pas à Mecachrome le monopole sur l’invention car les grands donneurs d’ordres exigent, pour des raisons de sécurisation des approvisionnements, d’avoir plusieurs fournisseurs. « Par conséquent, le brevet ne nous sert qu’à peser plus lourd dans la négociation. Ensuite, nous devons accorder la licence d’exploitation à un concurrent », reconnaît le responsable R&D de Mecachrome. C’est le cas par exemple pour les aubes en aluminiures de titane du réacteur LEAP livrées à CFM (GE-Safran). Grâce à son brevet, Mecachrome a pu capter 65 % de parts de marché, son concurrent prenant le solde avec une licence d’exploitation. « Une fois le brevet rédigé et déposé, il faut compter six mois pour obtenir sa délivrance et dix-huit mois pour sa communication soit visible aux yeux de tous. Pour nous, ce temps est un véritable avantage car le client n’a pas accès à notre brevet durant la négociation, fait valoir Olivier Martin. Lorsqu’une innovation a un impact commercial, nous déposons un brevet. Autrement, nous gardons le secret tant que c’est possible… »

Mettre en place une structure de protection de la propriété industrielle

Assisté par le cabinet Benech, qui regroupe des avocats et des conseils en propriété intellectuelle, Mecachrome a mis en place une méthodologie pour faire émerger les idées d’innovation à protéger, les capitaliser et les rémunérer. « Toute idée fait l’objet d’une enveloppe Solo avec une trame et une check-list clairement formalisée. Ensuite, notre un comité de propriété intellectuelle de cinq personnes, qui rassemble les services juridique et innovation, fait le lien entre les inventions proposées et les orientations stratégiques ou technologiques de la société. Ce lien une fois établi, nous utilisons une grille de cotation pour évaluer l’intérêt de déposer un brevet, indique le responsable R&D de Mecachrome qui a ainsi investi 600 000 euros dans ses brevets depuis six ans. Les inventeurs sont alors rémunérés au moment du dépôt, lors de l’extension internationale du brevet et à l’exploitation significative du brevet ce sont des montants annuels. »

Erick Haehnsen