Avec i-viaTIC, les Hauts-de-France inventent de nouvelles mobilités durables

[Paru le 05/05/17 dans Bus & Car Connexion]. Expérimenter en grandeur réelle les nouveaux usages de la mobilité durable, tel est le leitmotiv de cette structure qui met en relation les acteurs concernés sur l’espace public de 25 territoires. En test, des systèmes de mesure de la pollution et du trafic, des usages communautaires de réseaux sociaux, du covoiturage de courte distance, des stations connectées qui transforment la voiture particulière en transport en commun… Par Erick Haehnsen

La mobilité écologique en vélo.
© 2R Aventure

Montrer la voie de l’innovation en matière de mobilité durable, telle est l’ambition des Hauts-de-France avec le programme i-viaTIC, porté depuis 2013 par l’association Transports terrestres promotion (TTP), basée à Lille (Nord) et soutenue par le pôle de compétitivité i-Trans (transports du futur). « A côté du pôle, il fallait une structure adéquate pour inventer les prochains services de la mobilité durable, explique Quentin Valcke, coordinateur d’i-viaTIC. D’autant que ces derniers nécessitent d’être expérimentés en grandeur réelle sur l’espace public de territoires réels. »

Parmi les dix territoires catalyseurs d’innovation

D’où l’intérêt d’inviter à la table des négociations des collectivités locales, des autorités organisatrices de transport, des délégataires de services publics de transport en commun, des zones d’activité, des porteurs de projets d’aménagement urbain, des start-up innovantes en matière de mobilité… « La mobilité a besoin d’explorer de nouveaux modèles économiques, de nouveaux services, de nouvelles organisations… plus que de nouvelles technologies », indique Quentin Valcke. De quoi inciter des institutions comme l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), la Métropole européenne de Lille (Mel), la région Hauts-de-France ainsi que le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) à financer le programme i-viaTIC. « Le CGET nous a retenus parmi les dix territoires catalyseurs d’innovation pour faire émerger des démonstrateurs territoriaux », poursuit le coordinateur d’i-viaTIC qui revendique un statut de facilitateur de projets innovants sur des territoires d’expérimentation.

25 territoires d’expérimentation pour la mobilité durable

Dans cette perspective, l’action d’i-viaTIC se structure autour de quatre piliers : accompagner les projets de mobilité innovante à chaque étape, renforcer l’expertise de l’écosystème régional, animer et valoriser les initiatives, présenter les start-up à leurs futurs partenaires. Dans cette esprit, la plate-forme vient de mettre en ligne une cartographie des acteurs de la mobilité qui comporte plus de 300 structures représentées dans els Hautes-de-France. Cette cartographie vise à mettre en relation les porteurs de projets innovants avec des acteurs disposant de compétences spécifiques et complémentaires pour faciliter le montage de projets collaboratifs, à l’échelle régionale mais aussi nationale. Dans la foulée, i-viaTIC propose un répertoire de 25 territoires d’expérimentation, engagés sur certains sujets de la mobilité durable et disposés à tester de nouvelles solutions pour résoudre les problématiques de congestion des axes routiers, de desserte de zones d’activité, de mobilité en zone rurale… Depuis 2013, le programme a ainsi accompagné une vingtaine de projets innovants.

Mesurer l’impact des nouveaux services

Le covoiturage est enfin sécurisant.
© Flexineo

En témoigne le projet Must, acronyme de « Méthodologie d’exploitation des données d’usage des véhicules et d’identification de nouveaux services pour les usagers et les territoires. » Must est porté par Eliocity, filiale du groupe Mobivia (Norauto, Midas…), qui, au départ, fabrique le boîtier Xee. Lequel se connecte à la prise OBD (On Board Diagnostic) de la voiture afin d’en lire les données et les traduire en applications. Point fort, Xee crée le premier écosystème ouvert de la voiture connectée. Notamment pour sécuriser la voiture, émettre un appel d’urgence, suivre son entretien, accéder à des services comme le covoiturage, l’auto-partage, l’assurance Pay-How-You-Drive ou encore pour s’essayer à l’éco-conduite. Pour cela, il suffit de brancher le boîtier (moins de 140 euros) qui lit les données de la voiture et les traduit en applications mobiles.
Avec Xee, toutes les voitures peuvent ainsi devenir connectées.

« Must est une réponse à un appel à projets de l’Ademe qui veut développer une méthodologie de corrélation des données des véhicules, des trajets, de l’état de leurs équipements, des rotations des roues, des phares ou des essuie-glaces, de la consommation de carburant, détaille Quentin Valcke qui confie que l’Institut nationale de recherche en informatique et automatique (Inria) et le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) de Lille sont mobilisés dans ce projet. L’idée, c’est de savoir si ces données viennent effectivement améliorer la connaissance de la mobilité en général. Et ce, en complément des enquêtes déclaratives. » Pour le savoir, 500 véhicules vont être équipés d’ici le mois de juin pendant plus d’un an. Ensuite, l’analyse de ces données servira à mesurer l’impact des véhicules sur la qualité de l’air, à mieux comprendre l’influence par exemple du covoiturage sur les phénomènes de congestion ainsi que la réaction des conducteurs face aux changements impromptus dans la circulation (travaux, changements de circulation…). A cet égard, la Mel veut aussi en profiter pour mesurer la mise en place d’un péage positif. Lequel offrira une récompense pécuniaire aux conducteurs qui reportent leurs trajets en dehors des heures de pointe.

Des vélos pour l’Université catholique de Lille

L’Université catholique de Lille s’est fait accompagner pour réduire l’usage de la voiture chez ses salariés. Keolis leur a mis à disposition des vélos V’lille. CC Jérémy Günther / Heinz Jähnic

Autre projet, parmi la vingtaine qui sont expérimentés en Hauts-de-France avec i-viaTIC, l’Université catholique de Lille veut poursuivre, sur le long terme, son plan de déplacement instauré en 2006 et ainsi convaincre ses salariés à se déplacer autrement qu’en voiture particulière. Quatre ans plus tard, une évaluation de la démarche a fait état d’un premier report modal positif : +20% de salariés sont parvenus à trouver une alternative à la voiture pour réaliser leur trajet domicile – travail. Assez concluant, ce premier essai a incité l’Université à poursuivre le test en proposant notamment un accompagnement personnalisé pour chaque salarié. Sur la base du volontariat, 150 personnes ont accepté de prendre part à un entretien individuel afin de saisir la problématique de chacun (conduite d’enfants, temps de route…). 55 d’entre eux ont émis le souhait de poursuivre la démarche et ainsi d’expérimenter pendant deux semaines un nouveau mode de déplacement, autre que la voiture. Soucieuse de prolonger cette expérimentation à une plus grande échelle, et sur le long terme, l’institution s’est inscrite dans le répertoire des territoires d’expérimentation du programme i-viaTIC. Elle figure également sur la cartographie des acteurs. Ce qui lui permet d’être identifiée au sein de l’écosystème des acteurs régionaux de la mobilité. L’expérimentation a été financée par l’Ademe. Partenaire du projet, Keolis a aussi mis à disposition des vélos V’lille. Quant à l’Association droit au vélo (Adav), elle a accompagné les testeurs volontaires. A plus grande échelle, mais au stade de réflexion, la communauté de communes de Pévèle-Carembeault, au sud-ouest de Lille, a sollicité i-viaTIC pour voir comment résoudre d’importants problèmes de congestion. Covoiturage, incitations des usagers à utiliser les transports en commun, développement du vélo en zones rurales, transport à la demande (TAD)…

Des stations de covoiturage connectées

En quelques gestes sur la borne tactile, un utilisateur peut commander un véhicule. © D.R.

De son côté, la start-up parisienne Ecov n’a pas vraiment besoin d’i-viaTIC mais se retrouve en phase de réflexions exploratoires dans différents territoires. Créée fin 2014, celle-ci revendique déjà 500.000 euros de chiffre d’affaires avec 13 salariés grâce à une nouvelle génération de mobilier urbain qu’elle a conçue pour transformer la voiture particulière en transport en commun. « Le passager s’y rend comme pour prendre le bus. Sur la borne tactile, il crée son compte, indique sa destination, reçoit un prix de covoiturage et une estimation du temps à attendre pour qu’un véhicule à proximité vienne le prendre. S’il est d’accord, il paie et obtient un ticket imprimé que lui délivre la borne, explique Thomas Matagne, président cofondateur d’Ecov, start-up agréée Entreprise solidaire d’utilité sociale, qui vend en moyenne 35 000 euros aux collectivités sa station de covoiturage connectée dans toute la France. Pour intensifier le nombre d’utilisateurs, des panneaux lumineux à diodes près de la station affichent les demandes de covoiturage à tous les conducteurs qui passent à proximité. Qu’ils soient membres d’Ecov ou pas, ils peuvent s’arrêter et prendre le passager. Celui-ci donne le ticket. Et le conducteur se fera payer une fois inscrit au service. »

De grands délégataires de service public de transport en commun se montrent intéressés. « Ils n’ont plus peur que ce type de covoiturage ne vide leurs bus, reprend Thomas Matagne. Quant aux autorités organisatrices de transport, elles voient dans notre solution la possibilité d’améliorer le service de transport à peu de frais puisqu’on est dans l’économie du partage. » Le modèle d’enrôlement des membres séduit lui aussi car la start-up rompt le classique problème de masse critique que connaissent les opérateurs de covoiturage puisque les trajets sont locaux et qu’ils sont affichés sur les panneaux lumineux de la station connectée. Selon la start-up, 92% des conducteurs qui s’arrêtent ne sont pas encore membres du service. « Nous recrutons en permanence. Ce qu’aucun acteur 100% numérique ne parvient à faire à ce point, souligne Thomas Matagne. En effet, la fracture numérique existe encore. De nombreuses personnes n’ont pas de smartphone. Grâce à nos stations connectées, elles n’ont en pas besoin. »

Du bon usage des réseaux sociaux

Cmabulle met en relation les parents dont les enfants pratiquent les mêmes activités à la même heure et au même endroit. Une manière de développer le covoiturage courte distance. © Flexineo

Pour sa part, la start-up Flexineo basée à Villeneuve d’Ascq (Nord) a lancé avec i-viaTIC le service Cmabulle qui s’architecture autour d’une application smartphone de réseau social fermé. « Il s’agit de mettre en relation les parents dont les enfants pratiquent à la même heure et au même endroit les mêmes activités, comme le foot, la danse ou la musique. D’où la notion de  »bulles » communautaires, explique Florence Résillot, cofondatrice avec Fanny Oliveira de Flexineo en 2010. Une fois connectés entre eux dans une bulle, les parents se trouvent, se rencontrent et s’organisent pour se relayer les uns les autres afin d’accompagner et récupérer les enfants. A partir de là, ils s’organisent entre eux pour se déplacer à pied, en vélo partage, en voiture, en transport en commun. Notre offre complète ainsi celles des opérateurs de transport locaux. » En collaboration avec Transpole (Keolis), la start-up espère lancer un service opérationnel dès septembre prochain en zone urbaine dense à La Madeleine, près de Lille. Pour sa part, l’association Microstop expérimente aussi le covoiturage courte distance à Saint-Omer (Pas-de-Calais) à partir d’une application smartphone développée par la société soeur OCM qui permet d’être tour à tour conducteur ou covoituré. « Nous discutons avec la Communauté d’agglomérations du pays de Saint-Omer (Capso) pour déterminer les liens entre l’opérateur délégataire et notre service », précise Frédéric Sarkis, président du réseau Microstop qui rêve d’intégrer son application de covoiturtage courte distance au Pass Navigo en région parisienne.

Les nouvelles pistes du vélo

Dans le cadre du nouvel appel d’offres pour la délégation de service public en métropole lilloise, exploitée jusqu’en 2018 par Keolis, l’opérateur de transport a lancé un appel à idées. Parmi les trois lauréats, 2R Aventure, un distributeur de vélos et de vélos à assistance électrique (VAE), espère sortir avec Keolis cet été une application smartphone de calculateur d’itinéraires pour vélo. Forte de cette expérience en cours, le distributeur développe un écosystème pour développer l’usage du vélo chez les salariés de Damart à Roubaix (Nord) ainsi que sur le campus de l’université de Lille 1 avec les associations Citeo (médiateurs professionnels) et Les mains dans le guidon. « Dans ce cadre, nous travaillons avec Apisense, l’application de Crowdsensing (mutualisation de capteurs) développée par l’Inria afin de collecter les informations issues des smartphones (géolocalisation, accéléromètre…), indique Néomie Rogeau, gérante de 2R Aventure qui est accompagnée par i-viaTIC. Nous espérons ainsi constituer une cartographie temps réel de l’état du trafic sur le campus. »

Erick Haehnsen