Autorité

[Paru le 12/02/2019 dans La Tribune] Malgré sa puissance, le chef d’entreprise ne peut réussir seul. Il doit s’appuyer sur un encadrement qui ne se contente plus de faire faire mais doit donner envie de faire.

cet individu préfère quitter son travail afin de ne pas subir de pression de « sûrement » son patron
© Antoine Silevestri

Depuis bientôt quatorze semaines, les gilets jaunes défient l’autorité du président de la République. Malgré les mains arrachées par les grenades GLI-F1 et les yeux blessés par les lanceurs de balles de défense (LBD) chez les manifestants. Malgré la loi anti-casseurs adoptée tout juste adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Et malgré la volonté jupitérienne d’Emmanuel Macron de créer un « conseil de déontologie de la presse ». Dans ces laboratoires à idées que sont les entreprises, les débats sur l’autorité vont aussi bon train. Avec leurs spécificités.

« L’autorité du chef d’entreprise consiste à assurer la croissance économique et la stabilité de l’emploi en vue de la pérennisation de l’entreprise », rappelle Myriam Delawari-de Gaudusson, associée au cabinet d’avocats De Gaulle Fleurance & Associés. Quelque peu humaniste, cette vision est largement partagée. Et si le capitaine d’industrie échoue, il est rapidement débarqué. Une chose est sûre : il ne peut réussir seul. « Il doit maîtriser sa chaîne de commandement. Et éviter que les « petits chefs » ne polluent ses relations avec les salariés ou les clients », reprend l’avocate d’affaires. Encore faut-il le savoir. D’où l’intérêt des corps intermédiaires comme les représentants du personnel ou le nouveau conseil social et économique (CSE). Lequel « permet d’exercer un droit d’alerte auprès de la direction sans passer par la hiérarchie. Notamment pour dénoncer les cas de harcèlement », précise Myriam Delawari-de Gaudusson.

D’un côté, après dix ans de crise économique, assortie de ses plans massifs de licenciement, et de l’autre, avec plusieurs révolutions numériques dont celle des réseaux sociaux sur smartphone, les excès de l’autorité passent de plus en plus mal. Le chantage à l’emploi, le harcèlement (sexuel ou moral), l’explosion des cas de burn-out, les suicides… les salariés n’en peuvent plus. D’autant que les choses peuvent se retourner. Non seulement la vidéo d’un abus peut instantanément devenir virale sur les réseaux sociaux. Mais surtout « dans la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, le jour où l’esclave s’en va, le maître cesse d’exister », souligne Flora Bernard, présidente de Thaé, une agence de philosophie.

D’où l’intérêt de former l’encadrement intermédiaire aux nouvelles techniques de management. Objectif : déceler les situations à risque et surtout désamorcer les conflits naissants. Dans le transport routier de marchandises, ce besoin est crucial en raison de la pénurie de conducteurs qui sévit dans tout le secteur. Chez Le Calvez, des formations spécifiques ont été élaborées avec des organismes comme Aftral ou APC Management à destination des exploitants. « Ils apprennent à adapter leur langage, à avoir le ton juste pour donner au conducteur un ordre de mission par téléphone, explique une des DRH du groupe. Ils en profitent pour l’interroger sur ce qui va ou ne va pas. Et pour se montrer sensibles au bien-être du conducteur. Faire participer les exploitants à la fidélisation des conducteurs est devenu un enjeu fondamental pour nos entreprises. »

La difficulté de fidéliser les collaborateurs s’intensifie avec les générations Y et Z, nées un smartphone à la main. « On atteint la limite entre autorité et pouvoir lorsque ces jeunes partent et que l’entreprise ne parvient plus à en recruter de nouveaux, fait valoir Marion Genaivre, associé chez Thaé qui est intervenue dans une agence bancaire affectée par ce problème. Ils ont besoin d’une culture managériale qui permet de prendre des décisions plus collectives, plus collégiales. » Bref, finie l’autorité qui consiste à faire faire. Place à celle qui donne envie de faire, qui fait grandir. Ce n’est pas tout : la remise en cause de l’autorité prend aussi sa source dans l’intelligence artificielle. Un bon nombre de directions support, dont les DHR, se sentent alors sur un siège éjectable. « La question, c’est de savoir ce qu’on voudra conserver chez l’Homme », interroge Flora Bernard. A la machine à café dans les entreprises ou sur les ronds-points des gilets jaunes, les discussions sur l’autorité ne sont pas près de s’arrêter.

Erick Haehnsen